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“Euphoria” est-elle une série problématique ?

Male gaze, problématiques queers en demi-teinte, esthétisation de la drogue festive… Le show qui met en scène la vie tumultueuse d’adolescent.e.s suscite la controverse, et ce même chez les fans.

100 %. C’est le pourcentage de nouveaux téléspectateurs devant la dernière saison dEuphoria par rapport à la première. Je fais moi-même partie des nouveaux fans du show, attirée par l’engouement qu’il suscite depuis son lancement en 2019. Vendue comme une production aussi progressiste qu’esthétique, cette série suivant la quête identitaire d’adolescent.e.s aux États-Unis s’érige aujourd’hui en véritable phénomène de pop culture, à l’image de Skins il y a une décennie. Bombardée de posts Instagram des looks incroyables de Maddy et de tweets sur la claque visuelle et émotionnelle que constitue cette série, il était évidemment impossible pour moi de passer à côté du teen show le plus impactant du moment.

Mes pronostics étaient bons : en quelques jours – alors que mes feeds sont envahis de spoilers de la saison 2 –, je binge-watche la première saison et les épisodes spéciaux d’Euphoria. Au-delà de l’intrigue, la série m’aspire dans son univers hautement addictif et les moments introspectifs des personnages féminins me bouleversent tout particulièrement.

Et pourtant. Alors que la nouvelle saison bat son plein, des débats émergent, autant dans mon groupe d’amis que sur mon feed Twitter, sur l’esthétisation des drogues, le male gaze ou le traitement en demi-teinte des problématiques queers… Au sein de la communauté de fans, des voix s’élèvent pour remettre en cause les choix scénaristiques de son showrunner Sam Levinson. 

Une esthétisation (inconsciente ?) des drogues

Depuis le mois de janvier, deux actualités sont venues remettre en cause la réception du message préventif d’Euphoria vis-à-vis des dangers de l’addiction. Tout d’abord, le décès d’une adolescente de 16 ans dans le Lot-et-Garonne après une surdose de médicaments. Selon les premiers éléments de l’enquête – toujours en cours –, elle aurait voulu imiter les personnages de la série. La seconde info ? L’organisation de prévention contre les drogues D.A.R.E., basée aux États-Unis, a accusé le show de “glorifier l’abus de drogue, l’addiction et la violence”. 

De quoi agacer certains fans de la série, pas vraiment d’accord avec le constat de la – déjà controversée – organisation américaine. “Glorifier ? La série montre plutôt à quel point les drogues sont nocives, et en plus, elle n’est pas censée être regardée par les moins de 18 ans… Et qui la regarde et décide de vouloir se droguer ?” “Je ne sais pas qui regarde Rue crier et pleurer et se dit : ‘Putain, je veux prendre du fentanyl et de la coke.’”

Malheureusement, l’effet “drug is cool” semble tout de même avoir échappé à HBO et Sam Levinson, lui-même ancien addict. Sur Twitter et TikTok – et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg –, nombreux.ses sont celleux qui témoignent de leur désir de tester ou d’amplifier leur consommation suite au visionnage de la série : “Quand je regarde Euphoria, j’ai envie de me noyer dans toutes les drogues du monde !” “Pourquoi Euphoria me donne envie d’essayer la drogue dure ???”.

À première vue, les scènes impliquant Rue ne sont pas nécessairement les éléments déclencheurs de ces réactions. Car, en dehors du personnage de Zendaya, aux prises avec une forme grave d’addiction, le reste des lycéen.ne.s – les plus cool du moment – consomme lors de soirées, comme celle à la fête foraine.

“Je trouvais cool la scène où Maddy et Cassie prennent de la MD, et je m’étais dit : pourquoi pas ?”, me confie Maïlys, 20 ans, qui tweetait en 2020 son envie de “prendre tout un tas de drogues” à chaque fois qu’elle regardait la série. Aujourd’hui, grâce au personnage de Rue, elle se rend compte des répercussions néfastes de l’addiction. “Quand je la vois complètement défoncée, ça me rend super anxieuse car ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de ressentir un jour.”

Je trouvais cool la scène où Maddy et Cassie prennent de la MD, et je m’étais dit : pourquoi pas ?

Mais alors, pourquoi les fans sont-ils encore si nombreux à être tentés par la drogue après avoir regardé Euphoria ? Jean-Victor Blanc, psychiatre spécialiste des addictions et auteur de Pop & psy, comment la pop culture nous aide à comprendre les troubles psychiques, a dévoilé un élément de réponse dans une interview à Franceinfo. “Des études ont montré que les adolescents ayant regardé beaucoup de films ou de séries dans lesquels les personnages consomment du tabac ou de l’alcool présentent plus de risques de fumer ou de boire de l’alcool. Il peut y avoir un effet d’incitation ou de mimétisme quand les produits sont présentés comme n’ayant que des effets positifs ou indispensables à la fête.” Et plus encore quand les personnages qui consomment sont aussi beaux et cool que Maddy, Cassie ou Jules, érigé.e.s en goals sur les réseaux malgré leurs mésaventures et leurs actions destructrices.

Grand défenseur de la série, qui, selon lui, ne traite pas la prise de drogues comme “anecdotique” ou “romantique”, Jean-Victor Blanc fait la comparaison avec 13 Reasons Why. “Netflix a agi de manière intelligente en prenant en compte les alertes des professionnels de santé et en décidant de couper la scène du suicide d’Hannah. On sait que montrer une telle scène à des personnes ayant des vulnérabilités peut pousser au passage à l’acte.” C’est l’argument de défense principal du show, qui martèle ses spectateurs de trigger warnings, même via ses acteur.rice.s, en rappelant qu’Euphoria est destiné à un public majeur et averti. 

Mais en réalité, la chaîne, comme tout le monde, sait bien que de nombreux adolescent.e.s regardent assidûment et sont fascinés par cette série devenue un phénomène. Et d’ailleurs, pourquoi faire un show mettant en scène des lycéen.ne.s réservé à des personnes majeures ? Et si cette série est destinée aux adultes, pourquoi vouloir les faire fantasmer sur des corps adolescents ?

Le male gaze by Sam Levinson

C’est l’autre reproche majeur fait à la série. Dès les premiers épisodes, la seconde saison d’Euphoria a été vivement critiquée à cause de l’hypersexualisation de ses personnages féminins, et particulièrement celui de Cassie. Si les soutiens du show rappellent que les garçons ont aussi des scènes de nus – et seraient ainsi sexualisés de la même manière –, la réalité du regard masculin est tout autre.

“Sam Levinson a clairement une obsession pour la nudité chez les meufs. Chez les mecs, c’est vraiment utilisé comme un ressort comique alors que chez les meufs, c’est vraiment un ressort sexuel”, estime Ambrose, étudiante en lettres de 21 ans et fan – déçue – du show. Cette nudité masculine est également utilisée comme objet de dégoût lors de la présentation de Nate dans la saison 1. “Quand on voit une fille nue dans Euphoria c’est toujours lors de scènes de sexe ou quand des mecs la regardent. Chez Sam Levinson, t’as vraiment ce truc du mec qui a essayé de montrer à la fois la nudité masculine et féminine, mais au final, c’est biaisé par le male gaze.”

La vision de Levinson semble aussi mettre les actrices mal à l’aise, entre Barbie Ferreira (Kat Hernandez), qui aurait quitté le plateau suite à un conflit sur son arc narratif, et Sydney Sweeney (Cassie), qui lui a demandé plusieurs fois d’enlever des scènes topless ne représentant aucun intérêt scénaristique.

Sur Twitter, beaucoup s’interrogent sur l’intérêt de cette nudité voyeuriste vis-à-vis de personnages mineurs. Jennifer Padjemi, autrice de Féminismes & pop culture, résume parfaitement ce trouble : “Je sais qu’il est difficile de critiquer Euphoria par ici, mais chaque moitié d’épisode, je suis mal à l’aise (coucou Cassie entre autres), l’autre moitié émerveillée, et à la fin, je sais plus trop ce que je regarde et quel est le but de tout ça ?”

Écrit de la seule main de Sam Levinson et produit par Drakeplusieurs fois accusé de comportements déplacés avec des filles mineures –, le show présente une vision biaisée, un idéal masculin de ce que sont les adolescentes. Toutes les lycéennes de la série sont d’ailleurs interprétées par des actrices aux physiques de mannequins – il s’agit même du métier de certaines d’entre elles – ayant largement dépassé le stade de l’adolescence. De Maddy, qui s’entraîne devant du porno pour satisfaire Nate, à Cassie, à la recherche de la reconnaissance des hommes depuis l’abandon de son père, en passant par Kat, devenue cam-girl : la validation masculine guide les filles d’Euphoria – sans mise en perspective –, pour le plus grand bonheur des viewers adultes voyeuristes et au détriment d’un public mineur en quête d’identité.

“Ce que j’aimais dans la saison 1, c’était le couple de Rue et Jules. Cette dernière dealait avec ce problème de validation masculine mais arrivait à s’en défaire, et Rue était vraiment neutre dans sa relation avec les hommes”, me rappelle Ambrose. “On était en train de toucher quelque chose. Mais dans la saison 2, ça a été complètement mis au sol.”

alexa demie, barbie ferreira, maude apatow, sophia rose wilson, sydney sweeney

©HBO

Chaque moitié d’épisode, je suis mal à l’aise, l’autre moitié émerveillée, et à la fin, je sais plus trop ce que je regarde et quel est le but de tout ça ?

rue jules

©HBO

Queer but…

Si Euphoria a largement contribué à visibiliser des personnages LGBTQIA +, la série est néanmoins vivement critiquée par des fans sur cette saison 2 pour son regard très hétéronormé. Le premier point de discorde porte sur la représentation des relations lesbiennes à l’écran. Comme me le rappelle Ambrose, les hommes interviennent dès les premières scènes de sexe, que ce soit Jules avec Anna qui voit Nate par flashs, ou avec Rue. Leur premier contact sexuel est introduit par Cal qui effraie Rue alors qu’il est dans sa voiture, et la seconde scène par Elliot qui dort sur le lit au-dessus d’elles.

“Les gens ont commencé à conclure que Rue était asexuelle parce qu’elle ne voulait pas recevoir d’acte sexuel, sans prendre en compte qu’il y avait littéralement Elliot deux mètres à côté. Mais en tant que lesbienne, t’as pas forcément envie de coucher à côté d’un mec”, poursuit Ambrose. “Selon Sam Levinson, les lesbiennes ne peuvent pas exister en dehors du regard des mecs, parce qu’à chaque rapport que Rue et Jules ont eus, Elliot était là pour les remettre en question ou pour rappeler à Jules qu’elle avait couché avec des mecs. […] Les hommes pensent que les lesbiennes se résument au sexe, comme si notre orientation se résumait à baiser comme eux le font.

Une vision pas irréaliste mais biaisée et potentiellement dangereuse. Les relations lesbiennes, rares à l’écran, ont longtemps été malmenées par le regard de réalisateurs masculins (coucou La Vie d’Adèle & co). Les présenter de cette manière en 2022 dans Euphoria est, aux yeux de nombreuses concernées, incompréhensible.

La représentation de l’homosexualité chez les hommes est aussi vivement critiquée sur les réseaux. Fabien Randanne, journaliste culture à 20 Minutes, partage son incompréhension sur Twitter. “Dans l’épisode 3, le personnage de Cal, dont la trajectoire semble résumée hâtivement d’“homosexualité réprimée” à “agresseur sexuel”, comme si l’un conduisait à l’autre, m’a pas mal dérangé. Alors que la séquence d’ouverture est fabuleuse.” “Ce stéréotype selon lequel tout homme violent est secrètement queer doit cesser. Tant de personnes queers et trans perdent la vie à cause de ces hommes violents qui, selon vous, traversent juste une phase”, renchérit l’artiste queer Jordan Occasionally sur le même réseau social. Du cliché du « gay refoulé » devenant violeur avec Cal à l’homme violent étant secrètement « gay refoulé » avec Nate : s’agit-il d’un véritable message du réalisateur ou d’une interprétation indirectement discriminatoire des fans ? Les raccourcis pris par Sam Levinson laissent perplexe.

Ni puritain ni anti-Euphoria, l’objectif de cet article est d’exprimer le malaise que j’ai ressenti en visionnant cette série que j’adore. Un malaise partagé par de nombreux fans. Ce papier a pour but d’ouvrir des débats et des conversations autour de ce show qui a déjà profondément marqué l’histoire des séries adolescentes. Bien sûr que Sam Levinson ne veut pas inciter des mineur.e.s à se droguer et qu’il a une volonté d’intégrer des problématiques invisibilisées dans les séries grand public. Mais le succès de cette œuvre devenue phénomène culturel dépasse probablement son créateur, qui semble ne se fixer aucun garde-fou dans son travail d’écriture en solitaire. Une solution serait peut-être de partager la création avec des concerné.e.s, comme lors de l’épisode spécial de Jules, écrit avec Hunter Schafer. Garder seul la mainmise sur le script pourrait mener cette série – positivement bouleversante sur bien des points – à sa perte.

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