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Pour être heureux.ses vivons couché.e.s ?

Dans les séries (Emily in Paris, Euphoria), les campagnes de pub (Louis Vuitton, Dior), ou même sur les réseaux sociaux, le lit est partout. Faut-il y voir une nouvelle injonction à rester allongé dans cette ère confinée ? Décryptage.

Derrière la garde-robe haute en couleurs de l’héroïne de la série Emily in Paris se cachait un autre élément de décor fondamental : son lit. Sous les toits, dans sa ravissante (et irréaliste) chambre de bonne, Emily, incarnée par Lily Collins, adopte régulièrement une posture allongée pour réfléchir, rêver et bien plus encore quand l’occasion s’y prête. De manière générale, dans les nouvelles propositions de séries télé, il y a en ce moment une certaine propension à envisager l’intérieur, et notamment le lit (et la position allongée qui va avec), comme un élément important de l’intrigue. “Dans Euphoria, les personnages principaux que sont Zendaya et Hunter Schafer se retrouvent souvent étendus dans leur chambre dans de longs moments d’introspection. C’est aussi dans son lit que, le soir venu, l’héroïne du Jeu de la dame visualise les parties d’échecs qui l’habitent”, analyse Pascaline Potdevin, chef de rubrique culture de madamefigaro.fr.

Ce meuble clé devient donc l’élément central de nos vies confinées. A un point tel que les images de lits publiées sur les réseaux sociaux cartonnent. Fanny Flory, la trentaine, influenceuse sous le pseudo @fannyb sur Instagram, ne dira pas le contraire. Il y a un an, lors du premier confinement, elle publie la photo de sa couette devant la fenêtre ouverte d’un appartement haussmannien et c’est le buzz. Pendant la nuit, la photo est repostée aux États-Unis : “Il y a eu des commentaires qui disaient que les Parisiens se payaient des appartements tellement chers qu’ils n’avaient pas les moyens d’avoir des meubles. Ce qui bien sûr était ridicule car je venais juste de déménager”, confie l’influenceuse. Face à cet emballement inespéré, Fanny reposte une autre photo quelques semaines plus tard, avec matelas ce coup-ci, et quelques objets de déco. Le buzz ne faiblit pas. Cette photo fait le tour du monde pour finir par se retrouver postée par Khloé Kardashian sur son compte personnel et son site Poosh. Conséquence directe, le compteur d’abonnés de Fanny s’envole : “Mon compte était à 70 000 abonnés, et en quelques semaines, il est passé à 100 000. Ça fait dix ans que je suis créatrice de contenus en ligne, alors quand je vois le succès de cette photo réalisée à l’arrache avec un smartphone, je trouve ça complètement délirant.” Depuis, la photo est reprise tous les jours. On trouve aussi des inspirations de cette image avec un lit dans une forêt, sur la plage, dans une caravane, un jardin…

L’oisiveté des campagnes de pub, reflet de la vie confinée ?

Ce goût pour le lit se retrouve aussi dans les campagnes de publicité mode de la saison. Chez Louis Vuitton, pour célébrer le printemps-été et le sac iconique de la marque, Capucines, on retrouve Léa Seydoux lascivement enroulée, nue, dans un drap de lit face à la caméra du photographe Steven Meisel. Sans la présence du sac à main à ses côtés, on pourrait légitimement se croire dans un remake de la fameuse séance photo de Marilyn Monroe immortalisée par Douglas Kirkland en 1961. Une séance qui, à l’époque, avait beaucoup contribué à étendre l’aura de cette actrice célèbre pour son image glamour. Aujourd’hui, la comédienne française a le cheveu blond peroxydé et l’attitude, bouche entrouverte, regard mi-clos, de la star américaine. Mais ce qui marque dans cette image, c’est la pose allongée.

Des mannequins affalées, on en retrouve aussi chez Dior. La collection printemps-été proposée par la directrice artistique Maria Grazia Chiuri se porte, si ce n’est alanguie, tout du moins assise dans un décor en clair-obscur digne d’un tableau de maître flamand, avec des grappes de fruits éparpillées ici et là comme pour souligner le côté agapes de l’affaire. La gravité a aussi eu raison de Charlotte Casiraghi. La princesse de Monaco, nouvelle muse de Chanel, pose à moitié allongée sur un lit donnant sur un balcon avec vue sur la mer. La liste s’allonge encore : sur certaines images, chez Fendi et Gucci aussi, la vie se vit couchée. Et quand Omega lance son nouveau modèle de montre Trésor, elle fait poser son égérie Kaia Gerber à plat ventre sur un canapé en velours. “Il y a ici, convoquée dans ces campagnes de publicité, la référence à tout un mode de vie autour de l’oisiveté et de la rêverie. En temps normal, hors pandémie, cela induirait une conscience de classe, quelque chose qui ne serait évidemment pas accessible à tout le monde, et qu’on pourrait difficilement assumer. Sauf qu’en ce moment, ça semble être le bien commun du monde d’être oisif et passif”, analyse l’anthropologue Saveria Mendella, spécialiste du langage de la mode.

“Netflix and chill”, un safe space face à la pandémie

L’aspiration à vivre pleinement chez soi, à réoccuper le terrain de son intérieur, devient une nouvelle normalité. “Lorsque, en 2015, elle sort son livre Chez Soi, qui défend l’idéologie du retour à la vie à la maison, Mona Chollet était presque provoc. Aujourd’hui, son plaidoyer est devenu commun dans une époque où l’aventure intérieure fait office d’horizon”, analyse Vincent Cocquebert, auteur de La Civilisation du cocon chez Arkhê.

L’imagerie des différentes campagnes de pub des maisons de mode semble lui donner raison. Là où, il y a quelques années, on voyait des mannequins conquérantes, des #army de modèles, comme celles de la maison Balmain, prêtes à bouffer le monde sur des motos ou des chevaux, en 2021, le décor a changé. On est dans une fin de conquête, et on rend les armes sur son lit ou sur son canapé. On est dans son safe space, un lieu qui nous préserve et nous protège des vicissitudes du monde pandémique moderne. “C’est ainsi qu’on voit surgir cette espèce de mantra contemporain ‘Netflix and chill’ qui assoit notre posture de refus du monde extérieur. De là en découle le selfcare, la notion de protection de soi qui, à l’origine, n’était qu’idéologique et, qui, via ces campagnes de pub, devient aussi esthétique”, souligne Vincent Cocquebert.

La posture allongée sujette au male gaze ?

“La mode esthétise la passivité avec une forme d’acceptation de l’instant présent”, note Saveria Mendella. Un arrêt sur image dans une époque moderne tourmentée qui fait pourtant écho à son passé, notamment à son histoire de l’art. Cette figure féminine alanguie a été développée au XIXe siècle avec La Grande Odalisque de Jean-Auguste-Dominique Ingres, qui représentait une femme orientale allongée sur un lit et recluse dans un harem. “Ces peintures étaient très fantasmatiques car les hommes n’avaient pas le droit d’y entrer. Alors ils imaginaient ces femmes. Il y a donc à l’époque une vraie notion de male gaze qui évoque cette femme lascive et dangereusement ouverte au désir masculin. On retrouve un peu ça dans ces images modernes de femmes couchées, particulièrement pour la campagne Louis Vuitton avec Léa Seydoux qui, en plus, est mise au même niveau qu’un sac”, souligne Khémaïs Ben Lakhdar, doctorant en histoire de l’art et de la mode. “Chez Dior, on est chez les orientalistes, un endroit où l’on n’est pas supposé être, et on surprend les femmes en train de vivre à l’intérieur. Même si cette campagne a été pensée et photographiée par une femme, il y a vraiment une référence au harem qui permet légitimement de se poser la question de l’intention de Maria Grazia Chiuri, qui souffle le chaud et le froid.”

Mais quel que soit le regard que l’on porte dessus, cette posture allongée évoque aussi la mort en filigrane. Pour Khémaïs Ben Lakhdar, c’est évident : “Chez Gucci, je vois une évocation pas si lointaine de l’Ophélie de John Everett Millais, morte et emportée par l’eau.” Alors, la mode serait-elle, d’une manière totalement fantasmatique et imagée, en train de se questionner sur son avenir, son issue ? Peut-être. Et si l’idée est trop glaçante, on peut toujours siffler les paroles du single Le Reste de Clara Luciani. Couchée sur des citrons, la jeune femme affirme qu’elle n’est qu’une imbécile allongée sur le dos. A méditer.

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