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Anna Delvey me fascine, suis-je moralement corrompue ?

Depuis que la célèbre “fausse héritière” est sortie de prison en février 2021, elle refait sa vie sous l’œil attentif des médias, des paparazzis et des réseaux sociaux. Je ne peux pas m’empêcher de regarder.

Ça aurait dû être la fin de l’histoire. D’habitude, ça l’est dans les films et les séries. Et s’il y a une histoire digne d’être racontée à l’écran, c’est bien celle-ci : en 2013, Anna Sorokin, une jeune fille russe de 22 ans pleine d’ambitions mais non bénie par un background social et économique privilégié, débarque à New York. Comme Frank Sinatra, elle est déterminée à make it there, dans son cas en ouvrant une fondation d’art luxueuse portant son nom et dotée d’un club privé. En chemin, elle prend quelques raccourcis (bref, elle commet de nombreuses fraudes bancaires) et se fait connaître dans les milieux de l’art et de la mode comme l’héritière allemande d’une fortune de 60 millions de dollars – répondant désormais au nom d’Anna Delvey. Elle vit d’un palace à un autre (trouvant souvent le moyen de ne pas payer la note), dîne dans les restaurants les plus in de la ville, voyage en jet privé ou en première classe, et fait tout son shopping sur Net-a-Porter.

Après tout, c’est ça de réussir à Manhattan, non ? Mais les choses finissent par se corser : en 2019, elle se voit accusée d’avoir volé un total de 275 000 dollars en escroquant des banques, des hôtels 5 étoiles, des compagnies de jets ou encore ses amis. Après un procès mémorable, pour lequel elle embauche une styliste qui l’habille en Yves Saint Laurent, Victoria Beckham et Michael Kors, elle finit néanmoins par se retrouver à la fameuse prison de Riker’s Island, la deuxième plus grande des Etats-Unis.

Anna Delvey, le retour

Le générique final aurait dû rouler à ce moment-là, avec les victimes d’Anna reconstruisant leurs vies, alors que celle-ci troque ses robes de patineuse Alaïa contre la combi orange des pénitenciers ricains. Mais non. Tout ça, ce n’était que le prologue. La vraie histoire, c’est maintenant qu’elle commence. Condamnée en 2017 à “quatre à douze ans” de prison, Anna est finalement libérée le 11 février 2021 pour bonne conduite. La première chose qu’elle fait ? Appeler Net-a-Porter de prison pour acheter des lunettes de soleil Céline, des baskets Nike et Alexander McQueen, et un des sweat-shirts de la collection “Bernie” de Balenciaga à 720 dollars. Puis se diriger au NoMad, un luxueux hôtel boutique à côté de Madison Square Park, où elle prend un bain et commande du caviar et du champagne, documentant le tout en story pour ses 80 000 followers (maintenant 128 000). Pas besoin d’escroquer l’hôtel cette fois-ci : Anna a reçu 320 000 dollars de Netflix, qui prépare une mini-série sur ses aventures new-yorkaises produite par Shonda Rhimes (même si la plupart de l’argent a servi à dédommager ses victimes et payer son avocat et plusieurs amendes, il lui en reste encore “un peu”). Une autre série serait aussi en préparation chez HBO.

“Elle recommence déjà ?” est mon premier réflexe en fixant les bols de granola en room service, les boîtes de chez Kaviari, les draps en coton égyptien qu’elle documente en ligne. J’ai suivi l’histoire d’Anna à travers le fameux article du New York Magazine en 2018, et surtout via son journal de prison, une collection de mémoires hilarantes à la véracité douteuse qui incluent des conseils sur la vie derrière les barreaux pour Harvey Weinstein ou Donald Trump du genre : “Au début, être arrêté.e peut sembler extrêmement inopportun. […] Ne voyez-vous pas que je suis occupée ? Que j’ai des choses à faire et des endroits où je suis attendue ? Il n’y a pas de manière plus impolie d’interrompre vos plans que de vous arrêter.” Du Fyre Festival à la start-up Theranos en passant par la pirate de Portofino, on aime tous une bonne histoire d’arnaque. Pourtant, Anna a quelque chose que les autres escrocs n’ont pas : elle apparaît charmante, drôle, vulnérable, quasi impossible à diaboliser. Bref, quelqu’un à qui l’on peut s’identifier. Elle a commis un crime, passé plus de trois ans en prison et été libérée. A quoi m’attendais-je ? À ce qu’elle soit immédiatement déportée, qu’elle rentre chez ses parents, change de nom et de look et trouve un emploi discret ? Je ne sais pas. Mais je ne m’attendais pas à la voir garder le nom Delvey, chercher un appart dans un immeuble de luxe à Hudson Yards, être suivie à toute heure par des paparazzis, faire des conférences sur Clubhouse, dire à tous les médias qu’elle ne regrette rien de rien ou apparaître en Une du Sunday Times Magazine.

Instrumentaliser son crime pour devenir célèbre

Mais, après tout, pourquoi pas ? Anna est clairement intelligente. La preuve : à l’âge de 19 ans, elle a été acceptée à la Central Saint Martins, illustre école de design londonienne, pour finalement choisir de faire un stage au sein du magazine Purple à Paris. Seconde preuve : s’il est vrai que ses Anna Delvey Diaries ne sont pas réécrits, elle démontre un certain talent pour l’écriture (et la comédie).

Mais elle ne compte pas gaspiller son intellect à essayer de grimper les mêmes échelons que nous tou.t.e.s. Ce qu’elle fait le mieux, c’est saisir le Zeitgeist. En 2014, alors que jet-setteurs et industries créatives raffolent des clubs privés à l’instar de Soho House, et que Louis Vuitton inaugure sa fondation d’art parisienne signée Frank Gehry au bois de Boulogne, Anna mise sur l’art et l’exclusivité.

Aujourd’hui, elle malaxe les expressions du jour et parle de bitcoins, de NFTs et de “contrôler ma narration”. Dans un élan kardashianesque, elle affirme vouloir travailler pour une réforme du système carcéral, mais – au-delà d’admettre vouloir collaborer avec Kim – elle n’affiche aucune stratégie concrète derrière ses selfies Balenciaga/caviar/champagne. Pas de plan en vue au-delà de lancer son merch, ouvrir un compte bancaire (ce qui lui est interdit pour l’instant) ou se préparer à une éventuelle déportation qui, apparemment, arrive à grands pas. Quelques jours avant la publication de ce papier, j’apprends qu’Anna est à nouveau détenue, cette fois par ICE, la police de l’immigration américaine, et attend d’embarquer dans un avion direction l’Allemagne. “En prison, j’ai appris à mieux lire les gens, à comprendre ce qui les motive, à m’entendre avec tout le monde”, expliquait-elle au Sunday Times. De quoi s’inquiéter. Si Anna sait capitaliser sur l’air du temps, son comportement actuel reflète la réalité d’une élite vivant de stories, autopromotion, collabs et farniente. Reste à savoir ce qu’elle en fera. Pendant ce temps-là, les journalistes l’observent, admettant être fascinés pour ensuite se dire horrifiés de la façon dont elle monétise et instrumentalise son crime pour devenir célèbre.

ll y a un peu d’Anna en chacun de nous

“Horrifiée” n’est pas le mot que j’utiliserais personnellement. Après tout, en 2021, on sait très bien que – pour utiliser l’expression américaine – “le crime paye” (coucou Donald Trump). Le retour d’Anna confirme tout simplement cette réalité, même si – ironie ultime – ce sont justement ses fanfaronnades sur les réseaux sociaux et en interview qui ont provoqué sa nouvelle garde à vue, l’ICE estimant que “son Instagram prouve qu’elle est tout sauf réinsérée”. Le monde post-trumpien existerait-il finalement ? Pendant son procès, son avocat Todd Spodek a utilisé l’expression “fake it till you make it” (fais semblant jusqu’à ce que ça devienne vrai) pour la défendre. Une phrase que j’ai entendue mille fois au début de mon parcours dans le monde de la mode. Sauf que mon faking it se réduisait à prétendre pouvoir me permettre les soldes presse Yohji. Aujourd’hui, je ne suis pas en couv’ du Sunday Times. Suis-je jalouse? Je ne dirais pas ça non plus ; après tout, Anna n’a pas mené son arnaque à bon port.

Mais ses échecs la rendent plus relatable. Est-ce que je l’admire pour avoir non seulement survécu, mais carrément prospéré, en prison? Un peu. Est-ce que je lui en veux d’avoir utilisé sa supposée sociopathie comme base sur laquelle édifier tout un système de personal branding ? Peut-être – mais elle n’aurait jamais réussi si des centaines de milliers de personnes ne scrutaient pas chacun de ses mouvements. Anna a beaucoup de fans (qui d’ailleurs lui envoyaient du caviar, des chocolats et même des sous-vêtements lorsqu’elle était à Rikers), mais aussi tout un public qui, comme moi, est accro à elle sans trop savoir pourquoi, et qui se questionne sur ses propres principes éthiques et moraux. Oui, Anna a empoché 320 000 balles pour une série Netflix (qu’on va tous regarder religieusement). En même temps, son ex-BFF Rachel Williams, à qui elle a escroqué 62 000 dollars pendant un voyage à Marrakech, a publié un bouquin tell-all sur Anna, et signé un contrat avec HBO pour raconter son histoire, qui pourrait lui rapporter 600 000 dollars. Comme diraient les New-Yorkais, ethics schmethics en pseudo-yiddish. Une chose est sûre : Anna a tout compris à l’économie de l’attention, mais surtout, elle a cerné que le rêve américain vivait une gueule de bois monumentale. Ce n’est plus celui qui travaille le plus qui réussit, mais celui qui triche le mieux. Ce qui fait d’Anna l’antihéroïne parfaite de notre époque. Car, comme l’a dit fameusement son avocat à la conclusion du procès, il y a un peu d’Anna en chacun de nous.

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