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Pourquoi je n’ai pas vu le porno volé de Pam et Tommy

Elle fut, et demeure, la bimbo aux courbes cartoonesques de l’Amérique. Il était le batteur loser d’un groupe de metal. Leur sextape a marqué l’histoire de la célébrité. Presque trente ans après, la plateforme Hulu lance Pam & Tommy, une mini-série narrant ce mythique scandale : l’occasion de retrouver la VHS originale et de questionner la banalisation du slut-shaming d’hier et d’aujourd’hui.

© Evan Agostini | Getty Images

La nostalgie pour la culture du début du millénaire est bel et bien installée. Hulu surfe sur cette vague contagieuse et propose de nous immerger dans l’ère Y2K peuplée de Lolita blondes et de téléréalités aux candidats interchangeables. Sourcils et lèvres dessinés au crayon, pantalon flare en vinyle, l’actrice Lily James incarne une Pamela Anderson version 1995 plus vraie que nature. L’intrigue de ce show interdit aux moins de 18 ans ? La divulgation d’une sextape maison, tournée avec son mari tatoué de l’époque Tommy Lee – incarné par Sebastian Stan. Pour 75 dollars, tout internaute américain équipé d’une connexion Internet (environ 250 000 personnes à l’époque) pouvait commander la VHS Pamela‘s Hardcore Sex Video via un site de t-shirts canadiens. La bande magnétique de la playmate peroxydée déboulait alors dans votre boîte à lettres en quelques semaines.

Une époque que je n’ai pas connue. Et pour continuer la liste d’aveux, je n’ai jamais vu ce porno.

Pour écrire ce papier, je me suis posé une question épineuse : puisque la série Pam & Tommy prend pour objet ce film dont tout le monde parle, faut-il le visionner ? “C’est comme regarder quelque chose qu’on n’est pas censé voir. C’est ce qui rend cela aussi excitant”, prévient la bande-annonce de la série Hulu. Dénuée de magnétoscope, j’ai donc googlé le titre. Là, j’ai commencé à lire les descriptions : “the best celebrity sex tape”, ou encore “casual sex on a yacht”. Alléchant ? Un couple hétéro, marié, en pleine lune de miel dans des positions conventionnelles sur un bateau de luxe – la transgression est limitée. Le visionnage s’assimile à la célébration et validation des valeurs victorieuses de la sexualité straight dans un cadre marital. Mon envie de cliquer baisse de plus en plus.

Et puis je me pose des limites. Ce n’est pas par pudibonderie bourgeoise, ou peur d’un cheval de Troie envahissant mon ordinateur – quoique. Ce n’est pas non plus par bonne conscience – étant abonnée aux alertes du site tabloïd TMZ, j’ai atteint un point de non-retour dans le voyeurisme. Ce n’est pas non plus pour combattre à mon échelle l’industrie du porno mainstream et son imaginaire patriarcal. Il faudrait s’y prendre autrement… Je n’ai pas visionné cette vidéo car elle n’a pas eu la fonction du porno : éveiller la libido. Comme les sextapes de Paris Hilton puis Kim Kardashian, ces vidéos que personne ne voit mais dont tout le monde parle ne sont pas dédiées à faire jaillir le désir, mais à déclencher le plaisir d’un slut-shaming sans vergogne.

Je me souviens des scandales, des plateaux télé et demandes de pardon de ces jeunes stars classées comme énième exemple de filles faciles et sans talent. “Elles l’ont bien cherché, elles sont prêtes à tout !”, ai-je alors entendu autour de moi. Support d’humiliation plutôt qu’excitation, ces films inscrivent ces célébrités féminines américaines dans des récits révélant les standards qui s’exercent sur les femmes. La bimbo n’est qu’une fille écervelée et égocentrique. Son goût pour le sexe est le signe “un manque d’intelligence”, comme le décrit l’Oxford Dictionary. Elle sert d’anti-role model aux petites filles tout en étant le support essentiel d’une masculinité et sexualité patriarcales.

Alors, faut-il regarder la série ? Ou faire son propre porno maison ?

Dans la société, le stéréotype est simple : célébrer les exploits sexuels des hommes en expliquant qu’il s’agit d’un rite de passage. En revanche, la vision d’une jeune femme sexuellement expérimentée sera condamnée…

 

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La catin post-VHS

Couple sulfureux, voyeurisme, argent et naissance d’Internet : la série raconte une nouvelle ère dans l’histoire de la célébrité. On comprend qu’avant le tournant de l’an 2000, le corps et la vie privée des stars féminines sont déjà une marchandise publique, et que le web est le support de ce marché de l’exhibition.

Pamela Anderson ne fut pas la première victime du stéréotype de la fille à la morale légère dont le seul talent est une plastique fantastique. Elle s’inscrit dans une longue généalogie cinématographique de la bimbo dont Marilyn fut souveraine. Nue, la peau humide sous sa robe rouge dans Niagara en 1953, Monroe relance le star-system de l’époque. Peu de dialogues, le corps comme unique atout, elle est une simple pécheresse au sex-appeal débordant. En quête d’être aimée, elle est à l’époque traquée par le tabloïd Confidential qui narre ses aventures et ses divorces.“Le désir de ramener les stars sur la terre est un des courants essentiels de ce temps”, écrit alors la journaliste Margaret Thorp.

Comme Marilyn, Pamela relance le marché de la série TV au tournant des années 1990, se consacrant corps et âme à sauver de la noyade les citoyens des plages de Malibu. Peu de répliques, beaucoup de courses au ralenti durant lesquelles sa poitrine s’agite au rythme des vagues. Comme Marilyn, Pamela recherche l’amour. Elle s’affiche avec l’autre vedette de la série, David Charvet, mais la passion dévorante naîtra de son idylle avec Tommy Lee. Le bad boy tatoué n’est pas connu. Pam est déjà une icône. Ensemble, ils dérogent et fascinent.

Comme Marilyn, Pamela fera les frais de la joie malsaine du public face à sa déchéance. Fin 1995, le Daily Mail rapporte le premier la rumeur sur une vidéo maison du couple en pleins ébats. L’affaire explose à la figure de la belle et du bad boy. “C’est plus grave pour moi”, lance trente ans plus tard le personnage de Pamela à Tommy dans la série.

“Dans la société, le stéréotype est simple : célébrer les exploits sexuels des hommes en expliquant qu’il s’agit d’un rite de passage. En revanche, la vision d’une jeune femme sexuellement expérimentée sera condamnée. C’est une forme d’oppression sexuelle servant à rappeler aux jeunes filles leurs rôles passifs dans les scripts hétérosexuels”, explique la sociologue Laura Hamilton. Le mariage ne survira pas au tremblement de terre et l’affaire inaugure une ère de slut-shaming dont la prochaine victime sera la stagiaire de la Maison Blanche, Monica Lewinsky.

Les bimbos : mort et résurrection

Si Anderson choisit le mutisme face à la diffusion de la série, Tommy Lee applaudit ce focus le remettant en lumière. “C’était nous, avant les Kardashian !”, aurait-il déclaré à un ami. Pionnière, la formule de la sextape maison volée et divulguée sera dix ans plus tard relue et adaptée par Paris Hilton – 1 Night in Paris (2004) – et Kim Kardashian – Kim K Superstar en 2007. Au milieu des années 2000, les bimbos deviennent des business women. Kim Kardashian et Paris Hilton passeront des accords avec le studio de pornographie Vivid Entertainment et lanceront leurs téléréalités respectives après la médiatisation offerte par la diffusion de leurs vidéos devenues des hits sur les sites pornos.

Mais le décor a-t-il réellement changé ? Les filles faciles d’hier sont-elles aujourd’hui des femmes d’affaires reconnues ? En 2000, Pamela est devenue un adjectif, un look pour des milliers de candidates de téléréalité – comme Loana en France. Concurrencés par les blogs, les tabloïds deviennent plus féroces. La limite entre privé et public est de plus en plus floue. Le porno est à la mode – il est qualifié de chic, pendant que les Lolita Disney abandonnent leurs anneaux de chasteté. Pourtant, le slut-shaming est toujours présent, servant à remettre en cause le mérite de ces filles.

Critiquée, Kim Kardashian devra livrer des excuses publiques en 2007 sur le plateau de Tyra Banks. “S’il semble partout visible, le sexe est réglementé par des discours publics reprenant le mantra de la confession catholique, un processus qui prétend alléger le fardeau du péché que représente un comportement sexuel ‘odieux’ par l’acte même de s’en délecter dans les discours publics. L’apparition de Kardashian chez Tyra est présentée comme une libération cathartique des stigmates négatifs associés à la vidéo”, écrit la sociologue Alexandra Sastre, qui ajoute : “Par la suite, la téléréalité Keeping Up with the Kardashians montre Kim dans le confort de la maison conservatrice de ses parents, comme pour renforcer sa sexualité monogame et hétéronormative.”

 

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Pendant le Tyra Banks Show, vêtue d’un chemisier remontant jusqu’au haut de son cou, Kim expliqua : “Je l’ai fait, je dois prendre mes responsabilités. J’ai des petites sœurs, je dois leur apprendre ce qu’il ne faut pas faire.” Quelques semaines plus tard, elle annonce faire la couverture de Playboy. 2007, une année schizophrène ?

A la fin des années 2000, excès et excuses ne cessent de s’articuler. L’intimité publique des Lolita est devenue un business, nourrissant Internet comme les tabloïds, tandis que les excuses publiques sont les conditions d’exercice essentielles du modèle patriarcal. La parole n’est pas un outil pour dire le plaisir du sexe mais sert à le construire comme une abjection, alors que la plupart du temps, il reste hétéronormé et “casual” comme le décrivent les sites pornos.

La bimbo est pro-choice, pro-travail du sexe, pro-BLM, et elle, il ou iel, aime être jolie. Nous aimons être jolies pendant que nous le faisons.

Bimbofication à l’ère TikTok et OnlyFans

Mais le temps des regrets semble de plus en plus lointain et les stéréotypes misogynes des bimbos d’hier deviennent l’esthétique des tiktokeurs. Un bikini rose vif, des sandales compensées en satin et de longues nattes blond platine. Avec plus de 3 millions d’adeptes sur l’application, Chrissy Chlapecka (@chrissychlapecka) est l’une des membres les plus visibles de “BimboTok”, la communauté en ligne qui prône l’hyperféminité, le maquillage glamour et les vêtements provocants. “La bimbo est pro-choice, pro-travail du sexe, pro-BLM, et elle, il ou iel, aime être jolie. Nous aimons être jolies pendant que nous le faisons”, expliquait Chrissy au média Refinery29.

Après deux années de confinement articulées à des scandales racistes, la génération ayant grandi avec #MeToo à travers les écrans réécrit l’histoire des icônes déchues des années 1990 et 2000. Dans ce monde, Paris, Pam et Kim sont devenues les icônes d’un nouveau féminisme non-binaire et plus inclusif. Leurs sextapes ne sont pas des outils de shaming mais célébrées.

Trente ans après, la série permet de réfléchir au slut-shaming. Regarder les sextapes de Pam, Kim ou Paris ? Peu d’utilité. Lancer mon #BimboTok ? Pas encore prête. Derrière mon clavier, je célèbre à l’écrit cette bimbofication, en espérant un jour porter des plateformes de strip-teaseuse pour parler théories du sexe et enfin relier corps et esprit.

@chrissychlapecka who is the gen-z bimbo? here’s ur answer 💖 luv y’all xoxo #bimbo #ihatecapitalism #ily ♬ original sound – chrissy

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