“Camille est jolie, Alice est gentille”, résonne encore dans mes oreilles. “La belle Camille” la surnommait, sans trop réfléchir, les grandes personnes, à quoi les plus petits répondaient “toi tu es une princesse”, s’abreuvant de chacun de ses passages, cheveux au vent et regard turquoise au loin. Je me souviens d’un serveur lui ouvrant majestueusement la porte d’un restaurant, murmurant un “laissez entrer la reine de beauté”… Et me la claquant derrière elle au visage.
Un brin de maquillage ou le moindre effort stylistique, et elle devenait tour à tour muse, It girl à ses heures perdues, modèle des cours d’art plastique, inspiration de collections entières d’ami.e.s étudiant.e.s de mode, tant son faciès semblait révélateur d’un supplément d’âme, aussi irrésistible que son profil.
Ce que j’en ai retenu, sans trop m’en rendre compte, c’est que, de mon côté, me construire seulement autour de mon apparence physique n’était pas une stratégie disponible. Me situant dans une moyenne assez classico-girl next door, j’ai rapidement ressenti que pour séduire, réussir, faire une impression, j’aurais d’autant plus à user de charme, d’humour, de traits d’intelligence to make a lasting impression.
Sur TikTok, la question du Pretty Privilege fait l’affaire de nombreux débats et challenges du type “tell me you have a pretty privilege without telling me you have a pretty privilege” ou un.e utilisateur.rice raconte un traitement hors normes dû à son physique. La place, la réception et l’usage des good looks, c’est aussi quelque chose de central dans les teen movies : la figure culte de la cheerleader, qui centralise tous les désirs et toutes les envies, est un pivot clé dans la narration. Un basculement dans l’apparence d’un.e autre personnage – tel que la “geek” soudainement embellie post-makeover – constitue un retournement à part entière tant le physique est imbriqué dans les liens interpersonnels du microcosme qu’est le lycée. Et si le pretty priviledge existe chez l’homme (cf le cas du “hot convict” Jeremy Meek), il est largement mineur par rapport à la dimension sexiste de ce processus, plié à un gaze hétéronormatif.
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Des traits normatifs et excluants – what’s new ?
Patriarcal – et pas que là. Si j’ai besoin d’en parler aujourd’hui, c’est notamment pour souligner qu’il n’y a rien d’objectif à ce que l’on nomme pretty – définition qui est au contraire révélatrice de vastes enjeux de pouvoir.
On retrouve donc quasiment systématiquement sur ces physiques loués : des traits caucasiens, la peau blanche (mais dorée, le signe de vacances interminales), une minceur et une jeunesse de rigueur, une identité cisgenre, un corps valide. D’Emily Ratajkowski à Hailey Bieber en passant par Kendall Jenner, tell me this is excluding without telling me this is excluding ?
La nouveauté actuelle ? Un look de cyborg propre aux réseaux sociaux et venant renforcer les codes en vigueur : un visage ultra-juvénile, sans pores, avec des pommettes hautes, des immenses yeux de chats infantilisants, des cils digne d’une poupée, un tout petit nez et une bouche épaisse – comme le décrit non sans humour Jia Tolentino dans le New Yorker ce qu’elle nomme la “Instagram Face”.
Une apparence doublée d’une obsession débridée pour ladite beauté, à travers des filtres Instagram type #beautyscanner ou #attractivenessfilter; ou des conseils sur le groupe suivi Reddit “How to be hot” ; sans oublier l’obsession actuelle pour des tendances d’embellissement : j’ai nommé les glow-ups, les makeover, et la tendance “Revenge Body”.
De pretty privilege à prettyism, ou la beauté comme outil et expression du patriarcat ?
Ce n’est pas le seul endroit où le patriarcat transparaît dans cette question de pretty privilege. Privilège à double tranchant, tu n’es pas surpris.e d’apprendre qu’il vient également oppresser celleux qu’il prétend de prime abord favoriser.
Ainsi, Marilyn Monroe, Megan Fox, les Kardashians, Paris Hilton, Emily Ratajkowski, à priori gagnantes dans ce régime excluant de la prettiness, reçoivent tour à tour, au fil de leur carrières, des accusations de bêtise, de séduction, de diabolisation, de potiche.
De plus, la beauté perçue chez les femmes célèbres engrangerait, comme le rapporte le Huffington Post américain, une hostilité médiatique en cas de drame ou d’échec. Rappelons ici les traitements d’une dureté et d’un sexisme rare de la presse face à l’attaque de Kim Kardashian à Paris ou le meltdown de Britney Spears – toutes doublement victimes de “beauty penalty”, punition par le peuple des soi-disant privilégiées.
Last but certainly not least, il ne faut surtout pas oublier que la beauté est également une arme de survie pour des personnes issues de minorités oppressées – un pretty pass ouvrant potentiellement des portes fermements closes à des communautés exclues… en partie par ces mêmes critères esthétiques, pensées par et pour les dominants. Et, are we surprised, ces personnes minorées souffriront par ailleurs beaucoup plus de prettyism que les corps encore et toujours privilégiés. Qu’est-ce que j’apprends de tout ça ? Que personne n’est totalement gagnant.e dans ce vaste outil qu’est la beauté – mais que cela peut-être un cheval de Troie et une arme de résistance néanmoins…
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