En réfléchissant à ce morceau, j’ai continué à revenir à l’idée de la synesthésie, définie simplement comme le phénomène neurologique d’une perception qui stimule une autre perception sans rapport, c’est-à-dire le fait de voir des couleurs différentes pour chaque lettre. Peut-être qu’un phénomène neurologique explicable pourrait m’aider à comprendre cette énigme culturelle. Après tout, un nombre impressionnant d’artistes mentionnés dans cet article affirment faire l’expérience de la synesthésie, notamment Charli XCX, Olivia Rodrigo et Lorde, qui a déclaré un jour que son processus créatif consistait à « faire en sorte que la chose réelle ressemble à ce que j’ai l’impression de voir ».
Le violet a-t-il donc un son réel et universel ? Eh bien, non, selon la chercheuse, artiste et synesthète Carol Steen. « Probablement 99 % des personnes synesthètes à qui je parle me diront immédiatement que j’ai tort », dit-elle à propos du partage de ses propres découvertes synesthésiques avec d’autres synesthètes. « Alors je leur dis immédiatement à quel point ils se trompent », dit-elle en riant. « Il ne semble donc pas y avoir de corrélation que tu pourrais pointer du doigt. [La synesthésie] est vraiment très idiosyncrasique. » Steen me parle d’une expérience synesthésique qu’elle a eue un jour avec une douleur dentaire. Elle est allée chez le dentiste et lui a expliqué qu’elle avait une dent qui brillait en orange. Redoutant d’avoir à attendre un autre rendez-vous, elle a insisté pour qu’on lui fasse un traitement de canal. Il s’est avéré que le nerf était en train de mourir. Je me demande si la synesthésie est une sorte de langage, une façon de voir et de comprendre le monde. « C’est une forme de traduction », dit Steen à propos de sa synesthésie. Pour elle, la perception des couleurs a précédé la douleur.
Il n’est donc pas surprenant que de nombreux.ses synesthètes se tournent vers des moyens créatifs pour trouver une façon plus profonde de comprendre leurs expériences et finalement de les partager avec le reste d’entre nous. Les synesthètes t’enseignent que le monde est beaucoup plus dynamique que ce qu’il est compris. Tout ce que je peux penser, c’est que la notion de violet dans la musique pop démontre l’expansion constante des humains pour comprendre et exister dans le monde, et une empathie mystérieuse pour celleux qui écoutent pour comprendre. Les couleurs sont bien plus compliquées que leurs teintes vibrantes qui nous interpellent aux feux rouges ou dans les magasins. Si tu les écoutes, tu peux les entendre chanter pour toi.
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On ne peut pas non plus parler de violet sans mentionner l’album Purple Rain de Prince, l’une des stars les plus transgressives et innovantes à s’être approprié ce coloris. Il a capitalisé sur une couleur qui depuis toujours représentait la royauté et la spiritualité. Dans l’ancienne ville phénicienne de Tyr, le violet était associé à la royauté et à la sainteté car c’était une couleur extrêmement chère et difficile à fabriquer en teinture. Au fil des siècles, le violet est devenu une couleur réglementée par les empires. C’était donc la couleur parfaite pour qu’un artiste du nom de Prince se l’approprie alors qu’il régnait sur les palmarès et la culture pop.
Près de trente ans après Purple Rain, Lorde a continué à développer la synergie entre le violet et la royauté. Portant un rouge à lèvres prune luxuriant et vampirique, elle a fait ses débuts avec “Royals”, une chanson qui s’oppose aux symboles et privilèges liés à ce statut : « We’ll never be royals / It don’t run in our blood. / Nous ne serons jamais royaux / Ça ne coule pas dans notre sang ». Elle a écrit un hymne qui remet en question l’attrait du luxe consumériste, suggérant que le fantasme de tout cela est plus amusant que la réalité. Entre ses mains, le violet ressemblait plus à une arme subtile qu’à la carte de visite glamour de Prince ; mais tous deux ont fini par transformer le monde de la pop grâce à cette couleur.
Le violet apparaît à chaque décennie dans la musique pop et acquiert de subtils changements de signification. Un moment fort du violet a coïncidé avec Tumblr et son apogée dans les années 2010. Pendant ces années-là, il semblait que tout le monde sur la plateforme teignait ses cheveux en blond lavande, comme Lady Gaga. C’est sur Tumblr que l’univers de Pure Heroine de Lorde a commencé à s’étendre. C’est là que les jeunes exploraient leurs identités, s’interrogeaient sur la façon dont ce qu’ils portaient affirmait ou contredisait les normes de genre actuelles. Ces thèmes se retrouvent dans la musique de l’époque : The 1975, Charli XCX, Lorde, Marina and the Diamonds, Arctic Monkeys, Azealia Banks, Lana Del Rey et Sky Ferreira ; de la musique pop qui était plus sombre, plus nostalgique, plus interrogative et plus bitchy.
Le lien entre le violet et la découverte de nouvelles normes sociétales donne une impression de rébellion et d’entêtement, deux qualités nécessaires pour naviguer dans un monde constamment en feu. La couleur est liée à l’homosexualité – un mélange de rose et de bleu, une couleur androgyne qui représente à la fois les deux et quelque chose de nouveau – et à la recherche d’autres formes d’identité sexuelle. Mais elle semble également liée au destin. Prince a décrit Purple Rain comme étant « the end of the world and being with the one you love and letting your faith/god guide you through the purple rain / la fin du monde et le fait d’être avec la personne que tu aimes et de laisser ta foi/dieu te guider à travers la pluie pourpre ». Et l’album de « purple pop » de Charli XCX, True Romance, a une signification similaire, remplie d’effroi et de résilience. « Il s’agit d’être dans un état de décomposition. Tu sais que tu dois survivre et t’en sortir, mais tu ne sais pas comment », a-t-elle déclaré à propos de la chanson “Nuclear Seasons”.
Un autre champion de la noble teinte est le groupe alt-rock Hole de Courtney Love dont la chanson « Violet » met en garde contre un ciel « améthyste » qui annonce un changement imminent. La pochette de l’album Live Through This, shootée par Ellen Von Unwerth, représente une reine de bal de promo en train de sangloter devant un rideau violet – une image à la fois jolie et horrifiante – et là, en haut à droite, se trouve le logo violet du groupe. C’est à la fois beau et désordonné, et donc profondément humain. Sur ce disque, Hole a également brisé les codes attribués aux rôles féminins. Rétrospectivement, il était logique que Rodrigo s’inspire de cette pochette. Le violet reste une couleur qui reflète la vulnérabilité personnelle; une vulnérabilité qui s’exprime à contre-courant des normes sociales.
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@stickyswe3t violet ☆ #stickyswe3t #scrapbookedit #fyy #fyp #foryou #fy #hole #holeedit ♬ Violet – Hole
La musicienne Mia Berrin, la leadeuse du groupe de grunge Pom Pom Squad, a intentionnellement construit son album Death of a Cheerleader autour des couleurs blanc, rose et rouge. « Avec Death of a Cheerleader, quelque chose que j’explorais était ma relation avec la féminité, et plus particulièrement la façon dont je conciliais ce que cela signifiait d’être une femme, une femme queer », explique-t-elle. « Pendant la majeure partie de ma vie, j’ai pensé que je ne pouvais pas être un certain type de femme en raison de mes origines et choix de vie. En grandissant, la féminité et la beauté m’ont semblé être une chose vraiment insaisissable. J’avais l’impression que je ne pourrais jamais être conventionnellement belle, quoi qu’il advienne. »
Lorsqu’il a fallu traduire visuellement la musique hyper émotive qu’elle composait, elle est revenue à la façon la plus élémentaire d’exprimer ses sentiments : à travers des couleurs. « Utiliser la couleur rose dans mon travail signifiait en quelque sorte la beauté pour moi », explique-t-elle. Le rouge lui est venu avec la texture du latex, exprimant à la fois la colère, l’intensité et la sensualité. Et le blanc était une couleur qui jouait avec « l’idée de pureté, cette sorte de qualité angélique éthérée ».
Expérimenter et s’exprimer avec ces couleurs pendant la réalisation de l’album a aidé Berrin à réconcilier et à déballer les stéréotypes associés aux femmes lesbiennes afro-latines. « En tant que femme queer, la pop nous a longtemps pas considéré à notre juste valeur, parce qu’il y a tellement de stéréotypes négatifs », dit-elle. « En explorant ces trois couleurs, la beauté revient au fur et à mesure que je les décris ». Pour Berrin, choisir des couleurs qui vont de pair avec son identité artistique est plus qu’une simple liberté créative, mais une validation personnelle dans un monde où l’esthétique de la beauté est grossièrement prescrite. S’habiller avec les couleurs que tu souhaites peut te permettre d’incarner la beauté, la royauté et des idées plus complexes d’autonomie créative.





