Riot grrrls : pourquoi on ne les remerciera jamais assez
Dans les années 90, les riot grrrls armées de guitares et de théories féministes ont semé un chaos salutaire au sein de la scène rock macho de l’époque. Esprit DIY, look punk et manifestes puissants, leur énergie n’a jamais semblé aussi moderne.

Depuis quelques mois, le mot “riot grrrls” est sur toutes les lèvres, surtout celles peinturlurées de carmin ou de noir. Que ce soit sur TikTok, où il est devenu un hashtag très prisé, dans le film Moxie d’Amy Poehler, la série We Are Lady Parts ou les girls bands (Nova Twins, Dream Wife, The Linda Lindas, Mourn, Hinds, Tramp Stamps), l’aura de ces filles rock et militantes brille encore intensément. Mais pourquoi tant d’amour et de célébration pour celles qui voulaient être underground plutôt qu’iconiques ? 

Émeutes de filles

Pour mieux comprendre leur attrait et leur modernité, il faut d’abord se pencher sur ce qui a fait la puissance et la flamboyance des riot grrrls. Au début des années 1990, le rock était un milieu masculin dominé par Nirvana et Pearl Jam. Un boys club où l’on portait des chemises de bûcheron oversize en discutant de riffs de guitare et en buvant des bières chaudes tandis que les jeunes filles étaient confinées, backstage, au statut de groupies. Sauf que la situation ne plaisait pas à beaucoup d’entre elles, qui ont voulu prendre part au pogo général. C’est là que sont arrivées les riot grrrls – les “émeutières” –, soit de jeunes féministes venant de l’État de Washington, d’Olympia et de Portland, aussi créatives que fun et décomplexées. Armées de guitares dont elles ne savaient pour la plupart pas jouer, de leurs voix parfois stridentes, de leurs tripes et de théories sur l’égalité des sexes, elles ont poussé un cri de colère salvateur : “Revolution, Grrrl Style, Now !” Les groupes phares de cette révolution ? Bratmobile, Jack Off Jill, Huggy Bear, Sleater-Kinney, L7 et surtout Bikini Kill, emmené par la géniale Kathleen Hanna.

Tout au long des années 1990, les riot grrrls vont s’insurger contre l’oppression patriarcale en écrivant des chansons et des manifestes sur les agressions sexuelles, les violences conjugales, les troubles alimentaires ou encore le racisme (même si l’on peut reprocher au mouvement d’être principalement blanc). Elles accumulent alors les actes de bravoure. Bikini Kill demande aux filles de se mettre au premier rang de ses concerts (“Girls to the front”), inversant leur place dans la société. Les musiciennes de plusieurs groupes montent leurs propres fanzines, dans un esprit do-it-yourself. Et les riot grrrls changent l’image qu’on se fait de leur genre en écrivant sur leurs corps (une idée reprise plus tard par les Femen) des insultes qu’on leur adresse souvent comme le mot “slut” et en adoptant le style kinderwhore. Ce mélange de vêtements de petites filles et d’attitude trash débraillée, de féminin “souillé” et de masculin, sera popularisé par Courtney Love qui associait à ses robes de baby doll les grands cardigans troués de Kurt Cobain.

Les riot grrrls vont s’insurger contre l’oppression patriarcale en écrivant des chansons et des manifestes sur les agressions sexuelles, les violences conjugales, les troubles alimentaires ou encore le racisme.

Révolution contagieuse

Dans toutes leurs actions, les riot grrrls tendaient en fait à encourager les femmes à parler et à monter leurs propres projets. À prendre une guitare ou un stylo plutôt que de ruminer dans son coin. Pour Manon Labry, docteure en civilisation nord-américaine et autrice de Riot Grrrls : Chronique d’une révolution punk féministe, c’est leur audace qui fait de ces filles des pionnières. “La musique et les zines étaient une fin en soi, explique Manon, mais c’était aussi un moyen que tout le monde pouvait se réapproprier pour proposer de nouvelles définitions, de nouvelles idées. Il y avait aussi l’envie de s’adresser à toutes les grrrls, d’essaimer et de faire une révolution par contagion. L’idée n’était pas de produire de la culture destinée à être consommée, mais d’inciter tout le monde à s’approprier le processus créatif. Quand toute une catégorie de population, en l’occurrence les jeunes femmes, est incitée à se taire, c’est révolutionnaire de prendre la parole. Leur leçon, c’est précisément qu’elles n’en ont pas donné.” 

Si elles n’ont pas voulu déclamer de grandes tirades de darons, ces filles punk laissent pourtant un héritage énorme : l’idée que les femmes peuvent tout faire et qu’elles doivent prendre confiance en leur force. La chanteuse, musicienne de “brutal pop” et actrice franco-allemande Karoline Rose alias SUN fait partie de celles pour qui la verve des riot grrrls a retenti comme une révélation. “Mes premiers coups de cœur de musique rock étaient des groupes issus du mouvement riot grrrls. J’ai d’abord été subjuguée par Hole, même si Courtney Love n’est pas directement affiliée au mouvement. L’attitude me parlait. Je ne comprenais pas pourquoi je devais m’adoucir, adolescente. J’étais restée une petite fille un peu violente qui n’en faisait qu’à sa tête. Donita Sparks (L7), Kat Bjelland (Babes In Toyland)… Les flyers et pochettes réalisés en collages avec des messages abrasifs, les costumes de scène kinderwhore à base de chemise de nuit vintage et de collants déchirés, les chansons déchirantes et poétiques… Tout ça a fait que je me suis sentie comprise et validée en tant que personne.”

Rebel Girl

Si la culture alternative riot se voulait au départ un courant de niche, ancré dans l’authenticité de l’underground, son ADN et son esthétique vont vite abreuver des pans plus larges de la pop culture “mainstream”. Le girl power des Spice Girls ressemble ainsi beaucoup à l’empowerment défendu par les riot grrrls. Et on retrouve l’esprit abrasif des grrrls chez Miley Cyrus (qui a repris le tube “Rebel Girl” de Bikini Kill au Super Bowl 2021), Lizzo, Willow Smith ou encore Olivia Rodrigo. Pour Mathilde Carton, journaliste et autrice de Riot Grrrl – Revolution Girl Style Now, ces musiciennes sont comme des grandes tantes cool qui nous ont passé le flambeau et livré un kit de révolution complet. “Les riot grrrls, analyse Mathilde, sont toujours d’actualité car leurs combats sont toujours pertinents. Malgré le mouvement #MeToo, il y a eu peu de moments #MusicToo. Ce sont toujours des hommes qui dirigent les maisons de disques et tiennent les cordons de la bourse. Il y a toujours des femmes qui se font agresser. Le patriarcat est toujours là.” 

Parce que la société n’a pas encore laissé aux femmes toute la place qu’elles méritent, le Riot Grrrl Manifesto, publié dans le fanzine Bikini Kill #2 en 1991 et écrit par le groupe, résonne comme un texte qui aurait pu être partagé aujourd’hui sur Twitter ou Instagram. On peut y lire : 

“PARCE QUE nous voulons qu’il soit plus facile pour les filles de voir/entendre le travail d’autres filles afin d’élaborer des stratégies communes et de se critiquer et de s’applaudir les unes les autres.

[…]

PARCE QUE je crois de tout mon cœur-esprit-corps que les filles constituent une force spirituelle révolutionnaire qui peut et va changer le monde pour de bon.”

Quand toute une catégorie de population, en l’occurrence les jeunes femmes, est incitée à se taire, c’est révolutionnaire de prendre la parole.

Manon Labry

Courtney Love | Getty Images
Sleater-Kinney | Getty Images

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