C’est aussi l’histoire d’un créateur qui a su manœuvrer l’échiquier complexe du monde de la mode au fil des années, et maintenir son indépendance créative comme financière – chose rare dans une industrie où les marques indépendantes ne peuvent pas peser longtemps face aux conglomérats. C’est enfin l’histoire d’un jeune esprit créatif qui ne s’est pas laissé décourager par une industrie souvent toxique — aujourd’hui, les rédactrices en chef des magazines de mode se battent pour avoir leur place dans une des barques de son défilé versaillais, alors qu’à ses débuts, les mêmes daignaient à peine lui accorder une audience. Mais loin d’être revanchard, Simon a su garder la tête haute et poursuivre son chemin, step by step.
Ses débuts dans la mode, Simon Porte Jacquemus les a faits à tout juste 20 ans : en 2010, il fait ses griffes dans une école de mode à Paris, qu’il quitte subitement car ses marcels déstructurés et ses pantalons à taille haute ne sont pas du goût de ses professeurs. C’est pour se dédier à sa première collection intitulée L’Hiver froid, suivie des Filles en blanc, qu’il a décidé de quitter le parcours académique peu inspirant des écoles de mode privées. Sa troisième collection, L’Usine, marque son premier succès commercial à l’international, car distribuée par Opening Ceremony à Hong Kong.
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Adjani, la femme Jacquemus
En ce sens, la femme Jacquemus, à ses tout débuts, c’était un peu Isabelle Adjani – que Simon adule – dans L’Été meurtrier : délicieusement paumée, naturellement belle avec un soupçon de folie dans les yeux. Rien de plus naturel à l’époque pour lui que de choisir Caroline de Maigret pour le film de sa quatrième collection, intitulé Le Chenil. Là encore, Bertrand Le Pluard est derrière la caméra et suit la mannequin qui promène ses chiens dans les champs, quand elle ne cajole pas un bichon qui porte un collier au nom du jeune créateur. Le quotidien de la campagne que Jacquemus sublime avec une esthétique vaguement Nouvelle Vague et ses petits clins d’œil à lui. S’ensuit sa cinquième collection, Le Sport 90, plus discrète que les précédentes, qui narre la course d’une jeune fille dans la capitale. Simon mélange volontairement le costume de travail rayé à des jupes plissées aux allures girly, sans oublier la paire de baskets pour un contraste couture-jogging — une simple touche stylistique qui, à l’époque, lui a valu une critique assez acerbe de l’establishment de la mode, alors que le clash assumé du streetwear avec le luxe est désormais le b.a-ba de tous les vestiaires de mode.
C’est finalement avec sa sixième collection, intitulée La Maison, que Jacquemus ose le passage du film au défilé, pour le printemps-été 2013. Pour le choix des mannequins, c’était du casting sauvage – “Une fille belle dans la rue est une fille belle tout court”, me disait-il à l’époque. Le choix du défilé, quant à lui, était chaotique et assumé : à défaut d’avoir des moyens, il fallait du courage, et c’est ainsi que Jacquemus a présenté son défilé guérilla à même la rue, à la sortie d’un défilé d’une grande maison de luxe française.
Au programme, ses habituelles popelines et son inspiration tenue de travail qui va, cette fois-ci, jusqu’à puiser ses tissus dans des manufactures. Suivent bien évidemment toutes les collections que tu connais déjà et qui ont fait de lui un créateur établi et de la marque Jacquemus une des rares maisons françaises de prêt-à-porter indépendante et profitable — mentions spéciales pour les collections Le Nez rouge, un voyage introspectif et théâtral ; La Bomba, une ode à la dolce vita au musée Picasso ; ou encore Le Coup de soleil, présentée au milieu des champs de lavande de Valensole.
La vie de château
Et aujourd’hui, avec la dernière collection en date de Jacquemus intitulée Le Chouchou, qu’il a présentée au somptueux château de Versailles, je trouve qu’on retrouve les styles signatures des collections fondatrices qui ont fait le succès de sa marque : le vêtement fonctionnel mais déstructuré, la féminité décomplexée, le clin d’œil surréaliste, le romantisme assumé, le bleu-blanc-rouge, les silhouettes des années 80, sans oublier son penchant pour une sorte de naïveté enfantine qui a toujours insufflé une certaine nonchalance dans ses collections. Inspiré par Lady Di et Marie-Antoinette, Jacquemus a fait défiler ses silhouettes ultra féminines portées par Gigi Hadid et Kendall Jenner, parmi d’autres mannequins who we love, au bord de l’eau du château de Versailles. Au premier rang, tes NYLON cover stars préférées, Lena Mahfouf et Adèle Exarchopoulos, mais aussi les iconiques Monica Bellucci, Eva Longoria et Laetitia Casta, Rauw Alejandro, la nouvelle star fav’ aka le “king of modern reggaeton”, le couple Victoria et David Beckham, et la mannequin Tina Kunakey, tout ce beau monde dans des barques sur l’eau.
La collection, quant à elle, présente un savant mélange de chic déconstruit et d’esthétique royale. C’est d’ailleurs nul autre que le royaliste le plus célèbre de la télé française, Stéphane Bern, qui assure la voix off de la vidéo du défilé ! Robe bulle, mini-crop tops aux manches bouffantes XXL, corsets déstructurés, jupes sirènes à traîne, tutus de danse version mini-jupe, lingerie apparente et mules façon ballerines donnent le ton d’une collection qui revendique un clin d’œil irrévérencieux à la royauté.
Jacquemus cite aussi des créations inspirées de l’univers du cinéma français, avec des silhouettes qui font référence aux somptueux costumes de Peau d’Âne et à l’univers esthétique du boudoir. Le costume dos nu aperçu sur Bad Bunny et Simon au Met Gala revient pour définir les looks hommes de la collection. Cette collection et son cadre somptueux ne font que réaffirmer la place majeure que Jacquemus occupe dans une industrie de plus en plus déconnectée de la réalité : un créateur indépendant qui continue de marcher droit vers son but, sans jamais se retourner ni se soucier de ses détracteurs, tout en gardant son intégrité.
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