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Le bad boy ou le fantasme de la relation toxique

Irrésistible, sombre et dangereux, le bad boy sévit sur nos écrans depuis des décennies. De Buffy contre les vampires à After, il peuple notre imaginaire et fait battre le cœur de millions de jeunes filles. Un phénomène pourtant bien moins innocent qu’il n’y paraît, et qui en dit long sur les injonctions sexistes de la culture pop.

“Et si je n’étais pas le héros ?”, susurre Edward à Bella dans le premier opus de Twilight, tandis que les lectrices du monde entier frissonnent de plaisir. “Et si j’étais le méchant ?” Le bad boy, “icône intemporelle” et passage quasi obligé dans la vie d’une jeune fille, brise des cœurs et fascine depuis bien longtemps. Loin d’être un phénomène contemporain, il puise ses racines dans les plus grandes œuvres de la littérature : c’est Julien Sorel dans Le Rouge et le noir de Stendhal en 1830, Darcy dans Orgueil et préjugés de Jane Austen en 1813, et surtout Heathcliff dans Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, en 1847. Plus tard, ce sera Danny Zuko dans Grease en 1978 ou Johnny Castle dans Dirty Dancing en 1987. Tous ces personnages ténébreux, taciturnes et inaccessibles, sont symptomatiques d’une virilité décomplexée et porteurs d’un érotisme assumé, auxquels s’ajoutent parfois également des clichés sur la classe sociale, avec l’hypersexualisation de la figure prolétarienne.

A partir des années 90, et de manière continue dans les décennies qui suivent, le bad boy fleurit sur le petit écran à travers des séries qui exploitent quasi systématiquement l’archétype du mauvais garçon séduisant ; parfois humains (Chuck Bass dans Gossip Girl, Jughead dans Riverdale, Massimo dans 365 Dni) parfois non (Angel et Spike dans Buffy, Cole dans Charmed, Damon et Klaus dans The Vampire Diaries), ces personnages rejouent en boucle la même histoire d’amour interdite. Directement en lien avec ce règne du bad boy, les relations abusives se multiplient aussi au cinéma et en librairie, tandis que les genres de la new et dark romance ont le vent en poupe : de Twilight et Trois mètres au-dessus du ciel dans les années 2010 au succès de Fifty Shades of Greyet After plus récemment… Les histoires où une jeune fille naïve et inexpérimentée croise le chemin d’un homme plus âgé qui l’initie sexuellement et amoureusement, tout en la contrôlant excessivement, rencontrent un vaste succès et s’inscrivent dans la continuité de ce patrimoine culturel amoureux. “C’est une des plus belles histoires d’amour de roman selon moi”, confie After-1805, 14 ans, autrice de fanfiction et fan du roman d’Anna Todd. A leur insu, ces phénomènes culturels ont pourtant en commun de glorifier et glamouriser des dynamiques hautement toxiques, dont la dangerosité est à la fois masquée et excusée par la passion qui en découle. “A l’époque, je détestais Chuck Bass, qui est LE bad boy de la série”, se rappelle Sophie, 25 ans. “Mais son amour passionné avec Blair, façon amants maudits que tout réunit, me rendait dingue.”

Un psychopathe riche et séduisant

Ces récits, souvent très similaires, construisent ainsi un idéal masculin séduisant, mais aussi abusif et manipulateur sous couvert d’être torturé. Dans son article “A Boyfriend to Die For : Edward Cullen as Compensated Psychopath in Stephenie Meyer’s Twilight”, Debra Merskin rappelle que les traits de personnalité majeurs des bad boys (incapacité à aimer, sens défaillant de la moralité, symptômes dépressifs) sont aussi ceux de la psychopathie. Pourtant, ils bénéficient majoritairement d’une image positive dans l’imaginaire culturel. “Il (Edward) conduit une Volvo, porte des vêtements élégants et son père est médecin”, analyse avec cynisme Debra Merskin. Le bad boy moderne, socialement haut placé et millionnaire, joue de cette image pour renforcer son pouvoir. Son apparence est évidemment aussi un atout clé pour asseoir son emprise, à travers notamment le casting de sex-symbols tels que Robert Pattinson ou Ian Somerhalder, qui les incarnent à l’écran.

Leur tendance manipulatrice, quant à elle, est souvent dissimulée derrière le souci qu’ils ont du bien-être de leur partenaire : ainsi, Edward contraint Bella à faire de nombreuses choses contre son gré (aller au bal de promo, fêter son anniversaire, se marier) dans le but de la rendre heureuse malgré elle. “Aujourd’hui, la relation d’Edward et Bella ne me fait plus rêver du tout, je vois tout ce qui ne va pas”, explique Audrey, 23 ans, grande fan de Twilight. “La pression mise sur Bella, l’abus de rentrer dans sa chambre, l’observer pendant qu’elle dort, la violence de l’arracher à sa famille pour ‘son bien’…” Lorsqu’à cela s’ajoute un soutien matériel de leur part (logement, voiture), cette attention excessive se transforme en codépendance, la protagoniste féminine finissant par être convaincue qu’elle a besoin de son partenaire pour (sur)vivre.

Ces rapports déséquilibrés entraînent régulièrement l’héroïne dans des situations dangereuses, et les scènes de violences conjugales ponctuent leurs histoires, bien qu’elles ne soient pas présentées comme telles. Dans Gossip Girl, Blair se retrouve objet d’une transaction sexuelle orchestrée par Chuck, qui abusera sexuellement plus tard un autre personnage de la série ; dans Fifty Shades of Grey, Ana supplie Christian de ne pas la frapper lors d’une dispute ; dans 365 Dni, Laura se fait violer par Massimo avant de tomber amoureuse de lui. L’ambivalence, dont les héroïnes et les spectatrices ont plus ou moins conscience, est au cœur de ces relations, qui vacillent entre plaisir et souffrance. “Parfois, dépassée par la passion qui obscurcit mon jugement, je ne vois que lui. À d’autres moments, je repense aux souffrances dont il est la cause, à ma profonde nostalgie pour la personne que j’étais avant et, dans ces moments-là, je ne suis plus sûre de rien“, narre Tessa dans le prologue d’After.

Se sacrifier par amour : le mythe de l’épouse idéale

Si l’on explique souvent la fascination féminine pour le bad boy par son pouvoir de transgression et son érotisme qui permettraient aux jeunes filles de s’émanciper à la fois socialement et sexuellement, ce stéréotype masculin renforce d’autant plus le stéréotype féminin de la girl next door.Les héroïnes de séries télé et de sagas littéraires sont presque toutes des jeunes femmes virginales, compréhensives, promptes à se sacrifier et à donner d’elles-mêmes, qui, bien qu’elles se rebellent parfois, finissent toujours par réintégrer la relation. Le fantasme du bad boy nourrit aussi une dynamique de relation fondée sur le complexe du sauveur : le récit repose souvent sur la capacité du personnage féminin à changer, par la force de son amour et de sa persévérance, le comportement de son partenaire, afin de le ramener sur le droit chemin de la relation traditionnelle, caractérisée par la fidélité et l’engagement. “Certes, au début, Hardin n’a pas un comportement très adéquat et complique la vie de Tessa”, admet Camille, modératrice d’Afterfrancee, premier fan account français consacré à After. “Mais je pense également que les critiques oublient de parler de son évolution grâce à sa rencontre avec Tessa. Comme il le dit si bien dans le film, Tessa l’a sorti des ténèbres.”

“Je me rappelle précisément le final de la saison 2 de Gossip Girl, la scène où Chuck dit ‘je t’aime’ à Blair… On connaissait toutes son discours ! C’était le cliché même de la meuf qui arrive à changer un gars”, se rappelle Bérénice, 24 ans. Loin d’être un simple fantasme ouvrant vers une sexualité plus débridée, le mythe du bad boy est surtout profondément misogyne, ancré dans une masculinité toxique. Cestéréotype de la culture pop fait également perdurer l’idée patriarcale selon laquelle les jeunes femmes ne s’accomplissent que par le biais de leur relation amoureuse hétérosexuelle, en construisant une relation d’abord sexuelle, grâce à l’initiation du bad boy, et dans un second temps rédemptrice, quand elles réussissent avec succès à transformer leur partenaire. Leur arc narratif, extrêmement réducteur, tourne autour de leur capacité à influer sur un homme ; l’histoire s’arrête lorsqu’elles réussissent et s’accomplissent, le plus souvent, comme épouse et mère comblées. “On aurait dit un rewriting total du personnage de Chuck, se souvient Bérénice. Blair avait gagné.”

Un bad boy dans la vraie vie

De l’autre côté du livre et de l’écran, des millions de jeunes filles s’emparent avec voracité de ce stéréotype de la pop culture et se le réapproprient, l’élevant au rang de relation idéale. Avec la passion, la protection sans faille qu’offre le bad boy et sa dévotion amoureuse sont souvent citées par ces fans pour expliquer leur fascination, et commentcelle-ci se traduit dans leur vie personnelle. “J’aime énormément le côté protecteur et possessif de Hardin envers Tessa”, confie After-1805, tandis que la modératrice d’Afterfrancee évoque le désir “d’aimer et d’être aimée aussi fort que Hardin et Tessa”. Un propos qui fait écho à celui des fans de la saga Twilight, passées par là avant elle. ”Ce qui me plaisait chez Edward, c’était son côté très inaccessible de prime abord puis over-protecteur ensuite. J’étais bouleversée devant ses déclarations d’amour envers Bella, devant ses démonstrations de force pour la protéger du danger”, se souvient Audrey, tandis que Manon, 25 ans, se rappelle son amour pour Blair et Chuck de Gossip Girl : “J’appréciais beaucoup le fait qu’ils soient prêts à tout l’un pour l’autre, sans aucune limite.”

Loin de les effrayer, le caractère abusif de ces personnages semble, dans les écrits des jeunes fans, très anodin, et constitue la condition préexistante de la passion. Il est accepté car il garantit en contrepartie un amour sincère et éternel. Interrogée à propos des critiques qui portent sur la toxicité du roman, After-1805 est lucide : “Je suis d’accord, leur amour est beaucoup trop toxique.” “Mais aussi magnifique…”, précise-t-elle malgré tout. Les premiers modèles amoureux toxiques en engendrent d’autres, toujours plus décomplexés dans leur violence. La popularité de ces contenus et leur capacité à donner naissance à de nouvelles histoires qui perpétuent le modèle du bad boy interrogent aussi la fonction pédagogique des médias de masse tels que les livres et les films ; consommés par des jeunes filles encore vulnérables émotionnellement et qui s’y réfugient sans arrière-pensées, ces modèles représentent un danger pour leur estime d’elles-mêmes et leur développement. Ils menacent l’idée qu’elles se font des dynamiques de pouvoir au sein d’une relation amoureuse, à un âge où elles ne sont pas encore capables de prendre du recul sur les contenus consommés.

“Ce livre me pose énormément de problèmes”, confie Ilona, qui acommencé à lire After en quatrième, et qui trace une ligne à ne pas franchir. “On montre et on glorifie le fait d’être soumise à un homme.” Elle questionne également la responsabilité des maisons d’édition dans ce processus. “Les éditeurs se servent des influenceurs pour faire la promotion du livre auprès des jeunes filles et sortent des bracelets goodies en forme de menottes. C’est problématique.” Car de l’écran à la vraie vie, il n’y a parfois qu’un pas. “Ça a longtemps affecté mon imaginaire amoureux, oui”, analyse Audrey, 23 ans, à propos de Twilight. “De la sixième jusqu’à la fin du collège, je rêvais d’une relation similaire. Je rêvais d’être ailleurs, avec un amoureux qui aurait été comme Edward, à vivre des choses absolument incroyables et super-fortes.” Au cœur de cette fascination, le dévouement et le sacrifice féminins font partie des normes que les jeunes filles intègrent. “À l’époque, je pensais juste que c’était OK de se faire malmener par les garçons par amour, qu’il fallait tout accepter, que ‘derrière chaque bad boy se cachait une femme’ et autres conneries”, raconte Sophie, 25 ans. “Je pardonnais tout en pensant que c’était mon Chuck, qu’on se retrouverait”, explique quant à elle Manon.

Aujourd’hui relégués au rang de guilty pleasures et de totems adolescents tendrement chéris, ces bad boys n’ont plus le même impact sur ces anciennes fans, qui sont capables de prendre du recul sur la représentation amoureuse qui leur était proposée. Enfin, presque : le cœur d’After-1805 balance encore quand on lui demande si elle aimerait vivre ce genre de relation. “Oui et non. Oui parce que Hardin est fou amoureux de Tessa et qu’il est capable de tout pour elle, et non parce qu’ils sont beaucoup trop toxiques l’un pour l’autre”, répond-elle. Pour la créatrice d’After, Anna Todd, il est important de ne voir dans ces histoires que du divertissement. “Ce que j’ai écrit reflète ce que je lisais. Je n’ai jamais lu une histoire où la relation amoureuse était saine. Mais si j’avais une amie qui sortait avec Hardin, je le lui dirais : ‘Vous n’arrêtez pas de vous disputer, qu’est-ce que tu fais dans cette relation ?’”

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