Twitter Hate Machine : Peut-on arrêter de mettre sans cesse les femmes en compétition ?
Ce week-end, Twitter a de nouveau été inondé par un flot de critiques gratuites, d’insultes et de comparaisons largement dispensables qui ont encore fait monter les mêmes noms en TT. Shay, Aya Nakamura, Camélia Jordana… Le bruit relou d’un disque rayé depuis trop longtemps.
Sur Twitter, il suffit parfois d’un compliment pour que tout le monde s’enflamme. Ce week-end, c’est l’utilisatrice @islandthembo qui a involontairement allumé la mèche. Après avoir découvert le dernier clip de Shay, elle en tweete un extrait et ajoute : “The French girls are doing it.” Plutôt cool. En quelques minutes, “DA” a fait le tour de la twittosphère, suscitant la curiosité et l’admiration d’une partie du public américain… Jusqu’à ce que quelqu’un se pointe pour tuer le mood. Pris d’un éclair de génie, @xxxx pense remarquer une filiation entre le clip de Shay et l’esthétique de Doja Cat. Juste assez pour ouvrir la porte des enfers : celle derrière laquelle se cachent tous.tes les rageux.ses du Net. “Ma préférée était là avant, la tienne n’a rien inventé.” Sérieusement ?

Le truc avec Twitter, c’est qu’une fois qu’un nom se hisse en TT, tout un tas de gens – entre boomers fatigués et préados anonymes – se sentent obligés de balancer leur petit trait d’esprit synthétisé, esclaves de cette quête désespérée du like, d’attention futile et fuyante à laquelle les réseaux semblent nous avoir rendus accros. Du coup, de Doja/Shay, on est vite passé à Shay/Aya. Parce que – t’as capté – c’est des meufs, et en plus, elles sont noires toutes les trois. Pourquoi devrait-on laisser l’une briller à côté de l’autre, hein ?

Quelques heures plus tard, c’est le prime de la Star Academy qui fait remonter une habituée des raids haineux en TT : Camélia Jordana. Pendant que certain.e.s critiquent sa robe signée Burc Akyol – ornée du “hand bra” iconique porté par Cardi B, Cate Blanchett ou Lucky Love –, d’autres la mettent carrément en compétition avec Tiana, la candidate avec laquelle elle partage un duo sur “Mistral gagnant”. Ah… les goûts et les couleurs !

À la lumière du comportement de certain.e.s, excité.e.s par la liberté que leur confère leur pseudonyme, on pourrait regretter que cette loi n’ait pas pu aller plus loin pour endiguer cette impunité, mais il faut reconnaître la complexité du débat.

Le 17 février 2019, Libération publiait une tribune dans laquelle Romain Pigenel, cofondateur du site Futurs.io, rappelait l’ensemble des libertés garanties par l’anonymat sur Internet, comme celle de “se dévoiler quand ce que l’on vit ou ce que l’on est peut attirer critiques, moqueries, menaces, opprobre social”. S’interrogeant sur les dérives autoritaires que pourrait faciliter un Internet “où toute expression serait immédiatement reliable à un individu clairement identifié”, il écrivait : “Défendre le pseudonymat, c’est refuser de transformer Internet en un inextricable boulet que chacun d’entre nous traînerait au pied toute sa vie. Un monstrueux miroir sans tain qui mettrait à nu le citoyen, abandonnant ses données aux géants du Web, et ses faits et gestes à la curiosité publique”.

Let women be !

Puisque la question de l’anonymat en ligne reste un imbroglio philosophico-politique, revenons au sujet qui nous amène : pourquoi certain.e.s ne peuvent-iels s’empêcher de mettre sans cesse les talents féminins en compétition ? Faut-il rappeler à quel point l’art est poreux, et qu’aucun.e artiste ne peut exister sans ses aîné.e.s et ses contemporains ?

Est-il si surprenant de remarquer, quand des artistes ont tant de choses en commun, que leurs œuvres communiquent et s’inspirent mutuellement ? À toi, je laisse la liberté de répondre à cette question, persuadé pour ma part que certain.e.s, trop fainéant.e.s ou effrayé.e.s à l’idée de trouver leur place dans ce monde, auront toujours de quoi expier leur frustration sur Internet en balançant des propos qu’iels auraient du mal à signer de leur nom.

Cher.e.s ami.e.s, rappelons-nous que la musique n’a jamais eu pour but de diviser – au contraire –, qu’être artiste demande du courage et que nous pouvons être fier.e.s de toutes ces femmes qui nous rappellent à quel point le monde et la francophonie sont riches – et que nous sommes à la fois si semblables et different.e.s.

Twitter has a problem

C’est clairement pas le truc le plus original que j’aurais écrit cette semaine, mais Twitter a un problème. Son nouveau patron Elon Musk aggrave le phénomène en virant les équipes de modération et en participant lui-même à cette culture du clash qui pollue le réseau, mais soyons honnêtes : tout ça ne date pas d’hier.

Doja Cat, Shay, Aya Nakamura, Camélia Jordana… Comme d’habitude, ce sont les mêmes noms autour desquels les internautes s’agglutinent. Et comment ne pas remarquer un motif : quatre femmes racisées, quatre prétendues “grandes gueules” et quatre musiciennes talentueuses exemples de réussite.

Je ne vais pas m’épancher sur la teneur des propos, dignes d’une cour de collège ou d’un meeting d’incels – une petite recherche te précipitera facilement au cœur de la hate machine – mais tu connais la chanson… Le racisme et la misogynie seraient-ils l’opium des twittos ? Surtout, la liberté d’expression a-t-elle vraiment vocation à garantir l’impunité de ces haters ?

Entre 2019 et 2020, le gouvernement français avait ouvert le débat dans le cadre de la loi Avia visant à lutter contre les contenus haineux sur Internet. À l’époque, le Premier ministre Jean Castex déclarait : “Il y a quelque chose de choquant [sur les réseaux sociaux], c’est l’anonymat. On peut vous traiter de tous les noms, de tous les vices, en se cachant derrière des pseudonymes. Dans ces conditions, les réseaux sociaux, c’est le régime de Vichy : personne ne sait qui c’est ! Je suis pour la liberté d’expression, mais si on se cache, les conditions du débat sont faussées.”

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