Avec son nouvel album Instinct, Angèle se réinvente. Pourquoi ça crispe autant ?

Invitée hier soir sur le plateau de Jimmy Fallon pour le Tonight Show, Angèle revient avec un album jugé « terriblement artificiel », « gnangnan » et se voit même comparée à une « Wejdene dark-yéyé à gros budget » dans la presse française.

Depuis la sortie d’Instinct, les critiques des médias traditionnels déferlent. Pourquoi un tel acharnement ? Derrière cette réception particulièrement virulente, se dessine une difficulté persistante à célébrer l’évolution des artistes féminines dans la pop. On attend toujours plus d’elles, qu’elles se réinventent, mais lorsqu’elles prennent le risque, les critiques fusent. 

Après Brol (2018) et Nonante-Cinq (2021), Angèle dévoile un troisième album qui semble vouloir s’affranchir de ce que l’on connaissait déjà d’elle — un virage artistique qui ne fait pas l’unanimité. Et si le mépris envers la pop et les femmes n’est pas nouveau, la misogynie qui transparaît dans certains discours médiatiques mérite d’être pointée. Car ce qui frappe aussi, c’est la récurrence d’un certain profil type parmi les critiques les plus virulentes : celui d’hommes blancs d’un certain âge. Personne ne conteste leur droit de ne pas aimer Instinct, mais à force de voir les mêmes voix condamner les mêmes artistes, on peut se demander où sont les femmes dans les rédactions culturelles ? Et qui décide de ce qui a le mérite d’être célébré ou non dans la pop culture ?

Le temps qui passe : véritable fil rouge de l’album 

Avec Instinct, l’artiste belge ne cherche pas à reproduire ce qui a déjà fait son succès. Elle explore de nouvelles facettes d’elle-même ainsi que de nouveaux thèmes et territoires sonores. Le temps semble clairement être l’une des obsessions de cet album : « Le temps passe et on voit nos vies entre nos doigts ». Angèle explique également que le déclic serait venu du titre « Une seule vie » après plusieurs mois de réflexion. 

Disque résolument pop, électro, dansant et très produit, Instinct n’en demeure pas moins intime. En treize titres, l’artiste nous offre une œuvre faite de fragments de vie, de souvenirs et de confidences. Lors de sa release party organisée à la Géode, elle confie même que l’album s’ouvre sur les ronflements de son chien. Entre notes vocales d’amies, conversations volées et sons captés aux détours des rues de Tokyo à New York, ces éclats du quotidien ponctuent l’écoute. L’album se construit comme « un journal intime sonore, un peu comme un patchwork » selon elle. 

Instinct, c’est aussi un album qui pointe la pression sociale autour du passage à la trentaine. À cet âge, et encore plus en tant que femme, il faudrait savoir où l’on va et ce que l’on veut sans jamais s’égarer. Angèle pose des mots sur ces injonctions et cette tension entre ce que l’on donne à voir et ce à quoi on aspire réellement. Angèle rappelle subtilement que plusieurs versions de nous-mêmes cohabitent, façonnées par les choix que l’on fait et ceux auxquels on renonce. Et surtout, qu’il n’est jamais nécessaire de cocher toutes les cases : « Il faut s’aimer trop fort avant qu’il soit trop tard ».

Un virage électronique qui prend tout son sens

Ces dernières années, l’artiste s’est progressivement entourée de figures majeures de la scène électro. Lors de Jeux Olympiques de Paris (2024), l’artiste marque les esprits en revisitant le titre  « Nightcall » de Kavinsky. Ce type de collaboration semble aujourd’hui trouver son prolongement dans Instinct aux côtés de Soulwax, Justice ou encore SebastiAn. Les productions sont davantage incisives et les rythmes plus dansants. Le clip de « Dis-le », réalisé avec le collectif (La)Horde, prolonge également cette esthétique en rejouant les codes de la nuit et des free parties. 

Mais derrière cette volonté de faire danser, Angèle explore aussi une autre manière de parler d’amour, de désir et de féminité. Elle explique « vouloir montrer l’amour dans toutes ses formes, sans s’excuser d’être une femme qui parle de désir ». Une liberté qui traverse aussi bien les paroles que l’esthétique du disque : chromée et léchée. Cette nouvelle direction artistique s’incarne parfaitement dans le clip de « Love Triangle », avec ses répétitions mécaniques et ses voix hypnotisantes.

Une sphère, mille reflets ? 

Sur la pochette d’Instinct, signée par le photographe Grant James Thomas, Angèle apparaît au centre du reflet d’une sphère chromée. Une image qui fait écho à une œuvre qui l’obsède : Main avec boule réfléchissante (1935), une lithographie de M. C. Escher. Dans cette œuvre, le miroir sphérique ne se contente pas de refléter le décor, il devient le véritable sujet. Il déforme l’espace, amplifie ce qui se trouve près de lui et réduit ce qui s’éloigne. Pourtant, quelle que soit la manière dont on tourne la sphère, le reflet reste toujours au centre.

Cette image soulève une question vertigineuse : peut-on vraiment se voir autrement qu’à travers les déformations de son propre regard ? Même lorsque l’on croit observer le monde, ne le regarde-t-on pas toujours depuis son propre point de vue ? Une interrogation qui résonne avec Instinct, album où Angèle explore les différentes facettes de son identité : image publique, attentes extérieures et désirs.

« Trop » : quand l’intime devient politique ? 

La chanson qui fait pleurer Angèle ? « Trop ». Colère, peur, ras-le-bol : lors de sa release party, l’artiste confiait que ce morceau était né d’un trop-plein, de toutes ces choses qu’elle souhaitait exprimer depuis longtemps. Elle assume le choix de conclure sur quelque chose de simple, quitte à assumer ce côté parfois « bateau » qui lui est souvent reproché.

Ici, cette simplicité n’a rien d’anodin. Déceptions, corps usés, violences sexuelles, racisme, homophobie, hommes violents, le titre « Trop » énumère les blessures et les injustices d’un système qui nous dépasse. Angèle rappelle que « le privé est politique et qu’il ne faut pas en avoir peur ». 

Derrière les sonorités dansantes d’Instinct, l’artiste laisse aussi entendre ses inquiétudes face à un monde où les discours réactionnaires gagnent de plus en plus de terrain. Une dimension que l’on retrouve dans « Dis-le », qui invite à exprimer ses peurs et ses fragilités. Angèle rappelle que l’intime n’a rien de futile : parler de son corps, de ses doutes ou de son désir, c’est aussi parler du monde. Et la pop, loin d’être seulement légère, peut devenir un espace où l’on danse autant que l’on interroge ce qui nous entoure.




 

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