Muddy Monk : “Les artistes racontent l’humain, et l’humain est torturé”
Découvert avec son premier album Longue Ride ou à l’occasion de sa collaboration avec Myth Syzer pour le tubesque “Le Code”, le Suisse Muddy Monk poursuit son voyage musical avec un nouvel album, Ultra Dramatic Kid. Un objet radical, ambitieux et violent, à l’image du tournant pris par le musicien en 2020.
“Je n’ai jamais su faire taire les voix qui hurlent”, peut-on entendre dans “3546.85°C”, un extrait d’Ultra Dramatic Kid, le nouvel album de Muddy Monk – Guillaume Dietrich à la ville. Le chiffre désigne la température de fusion des diamants sous terre, auxquels le musicien fait référence en évoquant les diamants de l’enfer. Le ton est donné : son nouvel album sera sombre, ou ne sera pas. 

Déjà, en 2020, avec Ultra Tape, les productions du Suisse prenaient une tout autre direction. Exit les morceaux de ride, à écouter en filant sur l’autoroute au soleil couchant. Désormais, Muddy Monk joue avec la saturation et le désespoir, poussant le curseur à l’extrême. Une nouvelle identité qui lui a valu d’être comparé aux Daft Punk comme à Christophe. 

Je ne pense pas que la création puisse naître d’un état émotionnel trop plat. On n’écrit pas de la musique juste pour faire la fête, ou alors ça devient de la musique un peu navrante. On raconte de l’humain, et l’humain est torturé.

Aujourd’hui, la santé mentale des artistes est en train de devenir un vrai sujet au sein de l’industrie musicale. On s’éloigne peu à peu de l’image de l’artiste torturé, que tu as pu incarner, parfois à tes dépens. Quel regard poses-tu sur ce changement ? Et sur tes propres émotions, lors de la création ? 

Je ne pense pas que la création puisse naître d’un état émotionnel trop plat. On n’écrit pas de la musique juste pour faire la fête, ou alors ça devient de la musique un peu navrante. On raconte de l’humain, et l’humain est torturé. Je ne pense pas que ces problèmes-là soient présents uniquement dans l’industrie musicale. Les artistes ne sont pas plus à plaindre que d’autres… Malgré une vie bancale au niveau financier ! Leur souffrance est sans doute davantage mise en lumière parce qu’elle est particulièrement exposée. 

Il faudrait donc aller mal pour créer ? 

Non, je ne fais pas de musique que quand je vais mal ! En l’occurrence, Ultra Dramatic Kid évoque une rupture. Il marque vraiment un moment où je me suis rattaché à la musique pour traverser une période difficile. Mais d’autres morceaux plus anciens, comme “En Lea”, ont été créés dans des phases de pur bonheur. Je n’ai pas besoin d’être tourmenté pour produire. 

Dans ce cas, est-ce que tu développes des rapports différents avec les morceaux selon ton humeur quand ils sont nés ? 

Non, je ne suis pas traumatisé par mes morceaux ! Finalement, en studio, je passe de bons moments. Pour Ultra Dramatic Kid, les moments en studio incarnaient de véritables bulles où je pouvais me réfugier, où j’avais l’impression d’avancer, tandis que ma vie était plus angoissante. Si je vais trop mal, je ne mets pas un pied en studio. 

Photographe : Emma Panchot
Qu’est-ce qu’on apprend sur soi quand on produit un album aussi teinté de désespoir ? 

On apprend avant tout qu’on peut revenir dans l’autre sens, et que l’on survit à tout. Plonger à ce point dans l’angoisse et dans l’extrême des émotions, c’est une façon de visiter la vie. Ultra Dramatic Kid, c’est ça : un enfant ultrasensible qui doit affronter la vie, trouver des armes pour survivre à cette sensibilité qui peut être douloureuse, et ainsi combattre ses propres fragilités. 

Depuis Ultra Tape, un EP sorti en 2020 qui annonçait Ultra Dramatic Kid, on s’est éloigné des morceaux de ride qui ont fait le succès de Longue Ride, ton premier album. 

En effet, on a bel et bien changé de registre. Je ne voulais pas m’enfermer dans un truc de ride pur. Pour Longue Ride, j’écoutais des boucles assez simples, qui me mettaient presque dans une transe. Je pouvais les écouter pendant des heures, c’étaient des sons très agréables et confortables. Pour Ultra Dramatic Kid, c’est différent. Je suis allé chercher des montées de puissance et d’intensité. J’ai pu découvrir de nouvelles machines aussi. 

Lesquelles ? 

L’histoire remonte à l’époque où j’habitais encore Bruxelles. J’y ai rencontré un producteur de techno qui s’appelle Oton. On parlait souvent de machines ensemble, et c’est lui qui m’a parlé d’un effet qui fait de la distorsion, ce qui m’a donné de nouvelles idées. On peut par exemple l’entendre au début de “Satin Dolls”, un morceau arrivé sur la fin du projet, alors que je jouais avec le riff de distorsion. C’est ça que j’aime avec les machines et le matériel en général : chaque machine a peu de solutions, propose peu d’options. Les synthés, par exemple, j’adore quand ils ont des présets. Moi, je viens du sample, alors je veux que la machine ne serve qu’à ça : produire des samples assez rapidement.

 

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Que des hommes ? 

C’est vrai qu’il y a pas mal d’hommes… Mais j’aime beaucoup Véronique Sanson aussi, Barbara et même Brigitte Bardot !

Tu apportes un soin particulier à l’univers graphique qui gravite autour de ta musique. D’ailleurs, Ultra Dramatic Kid marque la seconde collaboration avec Dexter Maurer, que tu avais rencontré à l’occasion d’Ultra Tape. L’entente a été immédiate ? 

Oui, la collaboration avec Dexter a été une évidence tout de suite. Ce qui diffère avec Ultra Dramatic Kid, c’est que j’ai enfin trouvé une très belle équipe, ce qui me manquait sur les projets précédents. Ça a débuté avec Ultra Tape et la rencontre avec Dexter mais aussi Eliott Grunewald, Félix de Givry… Les échanges sont très fluides, on se comprend presque instantanément. Je suis très chanceux. 

Félix de Givry a même réussi à te faire jouer dans les différents clips ! Ce n’était pas trop éprouvant pour quelqu’un qui a du mal à s’exposer ? 

Justement, je lui fais pleinement confiance, alors j’étais plus détendu. En arrivant sur le tournage, je lui ai confié que je ferais ce qu’il voudrait. J’ai complètement lâché prise. Je vois aussi que c’est avec une équipe en laquelle on a confiance qu’on peut obtenir les meilleurs résultats.

Est-ce qu’il t’arrive de regarder en arrière et de faire le bilan de ta carrière musicale  ?

Oui, ça m’arrive assez régulièrement. Aujourd’hui, par exemple, ça fait cinq ans que j’ai signé sur mon label, Half Awake Records. Je commence à accumuler plusieurs albums, avec chacun son lot de souvenirs ancrés. Ultra Tape par exemple, je l’aime beaucoup pour ce qu’il est : un petit format radical. Chaque projet a ses spécificités, notamment Ipanema, mon tout premier album qui n’est même pas sur les plateformes, seulement sur YouTube. C’est un tout autre style, beaucoup plus influencé par la bossa-nova, il est bien plus long aussi, plus planant… Un vrai doudou. 

Lequel de tes morceaux t’accompagne le plus, encore aujourd’hui ?

Je n’écoute plus mes morceaux une fois que j’ai passé la période d’obsession, mais “Mylenium” est peut-être celui que j’aime le plus. Ce morceau est un enchaînement d’accidents, ce qui fait que je m’habitue moins à celui-ci qu’aux autres.

Un morceau qui a poussé la presse à te comparer à Christophe… 

En effet ! C’est à cause de la voix pitchée… En réalité, j’écoute plutôt Alain Bashung, Pierre Perret, Cabrel… Et puis Odezenne.

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