La métamorphose de Vendredi sur Mer
Étape clé d’une carrière musicale réussie, Métamorphose, le second album intime et visionnaire de Charline Mignot, alias Vendredi sur Mer, séduit par sa richesse et la liberté qui s’en dégage.

Un second album, c’est toujours un défi. Et peut-être encore plus après des débuts aussi prometteurs que ceux de Vendredi sur Mer. En 2019, son premier album brodé de dentelle, Premiers Emois, l’avait précipitée, à l’âge de 24 ans, parmi les espoirs de la nouvelle chanson française. L’élégance rétro, les mots doux, la voix suave et les clips à l’esthétique ultra-léchée… “La Femme à la peau bleue” s’érigeait en figure divine et sensuelle, tour à tour sirène, pin-up ou girl next door, entre surréalisme bourgeois et références plus populaires. Amenée “un peu par hasard” à ses premiers titres, Charline admet avoir ressenti “des doutes” et “une pression” à l’idée d’enregistrer son second album : “Le succès de Premiers Emois m’a fait réaliser que je voulais faire de la musique mon métier. J’avais la chance d’avoir pu démarrer quelque chose, mais il fallait réussir à passer à l’étape suivante.” Une longue introspection, un défi personnel et quelques rencontres décisives plus tard, Vendredi sur Mer livre aujourd’hui sa Métamorphose. 

Rebootée

“Les premiers mois de confinement m’ont permis d’envisager des choses auxquelles je n’aurais pas pensé, explique-t-elle. J’ai eu envie d’explorer un univers plus brut, plus authentique… Plus sombre aussi, peut-être.” Pour y parvenir, elle s’entoure d’abord de Sam Tiba (un quart du crew nordiste Club Cheval, signature emblématique du label Bromance), producteur parmi les plus réputés de la scène club française, connu pour son cocktail de musique électronique sombre, de house et de UK bass futuriste, mais aussi pour ses beats pour les stars du rap français comme Zola. Entre les deux artistes, l’alchimie opère dès la première rencontre, en octobre 2020 : “On ne s’était encore jamais vus et je n’avais jamais travaillé en studio. Tout était réuni pour que je me sente mal à l’aise et pourtant, le courant est tout de suite passé. Il m’a fait écouter plusieurs démos et j’ai commencé à écrire “Comment tu vas finir”. Si j’arrivais à sortir un morceau aussi cul avec un mec que je ne connaissais pas la veille, c’est que j’avais trouvé la bonne personne. Aujourd’hui, c’est un de mes amis les plus proches.” 

Ensemble, Charline et Sam ont redéfini l’univers de Vendredi sur Mer. Les amoureux des débuts retrouveront sa signature 80’s sur des morceaux comme “Le Lac”, “Dormir” ou “Déçue”. Pour le reste, la Suissesse se montre bel et bien métamorphosée. Si Premiers Emois, entièrement produit par Lewis Ofman, se concentrait sur des sonorités empruntées au siècle dernier, Métamorphose convie un panel de neuf producteurs pour une explosion de saveurs musicales. “J’avais envie d’influences variées, et Sam savait précisément à qui s’adresser.” Myd, Canblaster… Sam Tiba invite ses acolytes du Club Cheval, dignes héritiers de la saga French Touch, mais aussi Joseph Schiano di Lombo et Saint DX de Cracki Records ou Apollo Noir pour un casting original mais efficace et 100 % frenchy. Avec eux, Charline s’essaie pour la première fois au travail collégial en studio : “C’était intimidant au départ, mais on s’est tous très bien entendus. Les gens venaient, repartaient… Sur dix heures de session, il y en avait toujours trois ou quatre qu’on passait à se marrer. Cette ambiance m’a permis d’être en confiance, d’essayer de nouvelles choses. De chanter un peu plus aussi.” Galvanisée par le talent de ses collaborateurs, elle flirte avec la techno sur “Désabusée”, le R&B d’avant-garde sur “Mâle à l’aise” et embrasse une pop bubble-gum sur “Monochrome” – trois titres parmi les plus surprenants (et réjouissants) du disque. Intense et rythmé, l’ensemble reprend son souffle avec “S’il est” et “Dis-moi”, deux ballades éthérées et introspectives. Douze titres et au moins le double d’influences : Métamorphose est un disque fédérateur, qui précise l’univers de son autrice et diversifie son registre. Défi relevé.

J’ai eu envie d’explorer un univers plus brut, plus authentique… Plus sombre aussi, peut-être.

Le meilleur et le pire

Toujours très inspirée par les thématiques liées à la sensualité, Vendredi sur Mer retrouve ses chevaux de bataille sur Métamorphose… With a twist ! Moins de dentelle, plus de cuir : la Suissesse s’aventure jusqu’aux portes de l’érotisme sur “Comment tu vas finir” et “Désabusée”. Tantôt éperdument amoureuse, brûlante de désir, déçue, insatisfaite… Elle déroule un éventail d’émotions qui permet, à chaque morceau, d’observer l’amour, la féminité et la masculinité sous de nouveaux angles : “La plupart du temps, je suis inspirée par les choses que je vis. Il y a le meilleur et le pire aussi.” On entend le meilleur sur “Dis-moi”, une ballade romantique que Vendredi sur Mer partage avec Duñe ; quant au pire, elle l’exprime, entre autres, dans les paroles de “Mâle à l’aise”. Écrite sous le coup d’une colère, Charline s’attaque aux injonctions machistes de l’industrie musicale : “Oh, quand tu m’infliges, quand tu demandes, que tu m’obliges à me défendre / Même si je m’impose lorsque tu me noies, ça ne change pas […] Crois-moi, je peux voler tes armes.” 

Douces-amères, les punchlines contre l’homme phallocentré s’enchaînent : “Range tes armures de grand dictateur, rien ne manque à la culture, même pas un branleur” (“Monochrome”). On y entendra volontiers l’écho du féminisme contemporain, mais Charline refuse de s’improviser conseillère sexo ou porte-drapeau d’une lutte : “J’aime sortir des morceaux que les femmes n’ont pas l’habitude d’entendre. Si une fille largue son mec en envoyant un de mes morceaux, c’est cool ; mais je ne me dis pas qu’il faut absolument que je parle de ceci ou de cela lorsque je compose. J’écris ce que je ressens, puis c’est au public de se faire son histoire.” Interrogée sur sa perception des relations homme/femme, elle ne cache d’ailleurs pas son ennui : “C’est une question qui revient souvent en interview… Je la comprends – c’est un débat très actuel – mais je ne sais jamais trop quoi répondre. Il faudrait plutôt poser ces questions aux hommes, je suis curieuse de savoir ce qu’ils pourraient répondre.” Au premier plan de sa musique, la sensualité et les relations homme/femme feraient-elles figure de métaphores ? Pour l’artiste, la réponse est claire : “Sur cet album, je parle moins d’amour que de la relation que j’entretiens avec moi-même.”

 

J’aime sortir des morceaux que les femmes n’ont pas l’habitude d’entendre.

Charline sur Mer

Au gré de sa Métamorphose, on se surprend à découvrir Charline Mignot plus qu’on ne retrouve Vendredi sur Mer. La jeune femme se substitue au mythe et comble le “fossé” – celui dont elle parlait aux Inrocks en 2019 et qui la sépare de son alter ego scénique. Une direction prédite en janvier dans le clip du single “Le Lac”. Exit les robes de chambre en soie, l’intérieur luxueux et le lip-sync d’“Écoute chérie” : vêtue d’un jogging usé, elle apparaît furieuse, en pleurs, cigarette fine à la bouche au volant d’une vieille voiture. Brutal, sincère, “Le Lac” laissait briller Charline qui, seule en scène, délivrait une performance d’actrice saisissante. Avec “S’il est”, elle ouvre en grand les portes de son jardin secret et offre son “titre le plus intime” : “Ce que je chante sur ce titre, ce sont des choses dont je ne parle qu’à mes amis.” La sensation de n’être “jamais assez”, la tentation du mal, le vide de l’existence… La jeune femme tombe tous les masques. 

Tout au long de l’album, l’écriture paraît plus franche, et Charline plus vulnérable que ce que Vendredi sur Mer voudrait nous faire croire. Pour autant, la Suissesse se garde bien de révéler tous ses secrets. D’une “nature réservée”, elle tient à la part de magie qu’elle a construite autour de son projet musical : “Ma musique me permet d’incarner ce que je ne m’autorise pas à être dans la vie. Sur scène ou dans mes textes, je veux me sentir libre et inspirer celles et ceux qui m’écoutent à en faire autant. Comme lorsque tu as toujours l’impression d’être dans le film en sortant du cinéma.” Métamorphose, on en ressort comme d’un coming of age féministe, d’un huis clos psychologique et d’un film érotico-romantique qui auraient été projetés en simultané. Inspiré.e.s par les aventures de cette femme aux mille visages mais surtout abasourdi.e.s par le tour de force de sa créatrice… Intrigué.e.s, piqué.e.s par le charme de cette Charline sur Mer que l’on découvre, on repart pour une nouvelle séance, le doigt farouchement scotché au bouton replay.

ALLÔ VENDREDI SUR MER ? 

Nos questions de fan à l’iconique Charline. 

Qu’est-ce qui inspire ta musique ?

Ce qui m’entoure, ce que je vis. Et souvent, je me rends compte quelque temps après de la signification de mes textes, quand je les relis ou les réécoute une fois que les émotions sont passées et que j’ai plus de recul.

Qui sont tes références ?

Je n’ai pas de modèles en particulier, mais j’aime les gens avec du caractère. Les personnes sincères, celles qui savent où elles vont et n’ont pas peur d’y aller. J’aime les gens qui vont plus loin que là où il faudrait s’arrêter.

Es-tu cliente de musiques latino ? 

Oui bien sûr ! J’aime beaucoup Nathy Peluso et La Yegros par exemple. Ce sont des sonorités que j’adore et qui sont multiples. Je ne les utilise pas dans ma musique, mais j’aime beaucoup les entendre chez les autres.

Si ton nouvel album était une boisson, quel goût aurait-il 

Celui du bitter !

Journaliste : Thémis Belkhadra
Photographe : Manuel Obadia-Wills
Assistant Photographe : Alexis Allemand
Stylistes : Léa Salaün & Enes Rolland
Coiffeur : Paul Duchemin
Maquilleuse : Marieke Thibaut
Manucure : Wilna Sainvil
Photographe : Manuel Obadia-Wills
Stylistes : Léa Salaün & Enes Rolland

Robe AFTER WORK STUDIO
Choker ALIZÉE QUITMAN
Bagues MIDDAIA

Robe ESTER MANAS / Bijoux d’oreilles et collier SWAROVSKI / Choker ZANA BAYNE
Robe RUI ZHOU / Veste ACNE STUDIOS / Choker ALIZÉE QUITMAN
Bagues MIDDAIA / Mules ROGER VIVIER
Robe CONSTANÇA ENTRUDO / Boucles d’oreilles LARUICCI / Ceinture et bracelets ALIZÉE QUITMAN /
Robe AFTER WORK STUDIO / Choker ALIZÉE QUITMAN / Bagues MIDDAIA

Prochain article

Rencontre avec Ria Sean, ta nouvelle star préférée

Rencontre avec Ria Sean, ta nouvelle star préférée

Retiens bien son nom car tu vas certainement entendre parler de Ria Sean. La chanteuse, compositrice et étoile montante nigériane qui vient de sortir son premier EP Fluid, a déjà conquis notre cœur. Lors d'un rapide passage à Paris, elle nous parle de ses inspirations...

We are just fans of Teezo Touchdown

We are just fans of Teezo Touchdown

Il vient tout juste de percer la stratosphère des nouveaux artistes à suivre : le musicien aux multiples facettes Teezo Touchdown rentre désormais dans le fashion game en tant qu’ambassadeur de la dernière collab 6 Moncler 1017 ALYX 9SM designed by Matthew Williams....

Shygirl n’a vraiment rien d’une timide

Shygirl n’a vraiment rien d’une timide

Apparue sur le Net en 2016, Shygirl a explosé en plein confinement avec la sortie d’ALIAS, son second EP taillé pour le dancefloor. Figure du renouveau de l’industrie musicale, emblème de réussite et symbole d’émancipation féminine, elle se confie à l’occasion de la...

Priya Ragu : nouvelle étoile de la scène suisse

Priya Ragu : nouvelle étoile de la scène suisse

De passage à Paris, la chanteuse suisso-tamoule Priya Ragu nous a accordé un moment pour revenir sur son parcours fulgurant, la création de sa première mixtape damnshestamil et l’importance de croire en soi. Depuis plusieurs années, la Fashion Week parisienne fait...

Riot grrrls : pourquoi on ne les remerciera jamais assez

Riot grrrls : pourquoi on ne les remerciera jamais assez

Dans les années 90, les riot grrrls armées de guitares et de théories féministes ont semé un chaos salutaire au sein de la scène rock macho de l'époque. Esprit DIY, look punk et manifestes puissants, leur énergie n'a jamais semblé aussi moderne. Depuis quelques mois,...