Janis : faire de la musique pour survivre et créer des sanctuaires

Le monde va vite, trop vite peut-être, au point de s’être déshabitué à l’idée que l’art demande du temps pour exister. Pour Janis, ce temps long n’est pas un luxe mais une condition de survie. À l’aube de Cry With Us, son nouvel album, Janis propose une œuvre façonnée par la sororité, la transformation et le besoin de faire corps ensemble.

 

Photo by Lucia Martinez Garcia

Pour Janis, la musique n’a jamais été un simple divertissement ni un moyen de remplir le silence. « Pour moi, la musique, ça a toujours été de la survie. La musique est ce qui m’a permis de sortir du monde dans lequel j’étais et de me sauver. » Dans ce sens, Chacune des ses chansons porte quelque chose de plus vaste qu’elle-même, quelque chose qui touche à l’identité, à la mémoire et à la manière dont on se construit face au monde. Pour Janis, la musique n’est jamais légère, jamais décorative, mais toujours chargée d’un sens qui dépasse le simple geste artistique. C’est une manière pour elle de tenir debout, de traverser les épreuves et de donner un sens à ce qui lui arrive.

Avant Janis, il y a eu Sliimy. Figure des années 2000, elle est propulsée très vite dans l’industrie musicale après une reprise de Britney Spears relayée par Perez Hilton. Très jeune, elle signe chez Warner, sort « Paint Your Face », enregistre entre Saint-Étienne et New York, et se retrouve sur des scènes internationales, jusqu’aux premières parties de Britney Spears et Katy Perry. Puis vient une autre vie, plus discrète. Dans l’indépendance et la liberté artistique, où elle apprend à se retrouver. Mais elle refuse aujourd’hui toute idée de rupture avec son passé.

 

« Même si j’ai changé de nom, changé d’identité artistique, c’est toujours moi. »

 

Photo by Lucia Martinez Garcia

La musique finit par prendre une dimension presque intuitive, parfois en « avance sur ma propre conscience ». Elle explique que certaines chansons de Cry With Us ont été écrites avant sa transition, et qu’en les réécoutant, elle a perçu des choses qu’elle n’avait pas encore comprises, vécues… « C’est comme si mon inconscient avait parlé. » Avec Cry With Us, quelque chose change dans sa manière d’habiter ses propres paroles. Ses projets précédents étaient traversés par une forme de retenue où elle avait « peur d’incarner les choses ». Elle choisit alors la lumière : « Pour moi, cet album, c’est surtout être dans la lumière. »

Cette bascule s’inscrit dans un temps long, à contre-courant de l’industrie musicale aujourd’hui. Un temps essentiel pour Janis. « On s’est vachement déshabitué au fait que la musique prenne du temps », observe-t-elle. Elle rappelle que « créer implique aussi de traverser des choses avant de les transformer en musique ». Et dans son cas, ce temps est indissociable de sa transition, qu’elle décrit comme un alignement avec elle-même mais aussi comme une épreuve.

 

« Ça demande beaucoup de force aujourd’hui de faire une transition, même en 2026. »

 

Autour de Cry With Us, le choix des personnes devient aussi important que la musique elle-même. Elle insiste sur la cohérence de l’équipe. Rien n’est laissé au hasard : « J’ai mis du sens dans toutes les personnes qui ont fait partie de ce projet. » L’album est alors conçu comme un espace partagé. Le titre, « Cry With Us », cristallise cette idée. Elle le décrit comme une « chanson sanctuaire », un endroit où l’on peut « exister ensemble et se protéger de tout ». Dans le clip, ce sont ses proches, ses amis, ses « sœurs » qui apparaissent, non pas comme des figurants mais comme une partie intégrante du récit.

Photo by Carlotta Sevestre

Cette dimension collective se prolonge avec le single « Fatima ». Dédié à sa mère, il va au-delà du cadre personnel. « Fatima, c’est un symbole qui dépasse ma mère. C’est un prénom que tout le monde connaît avec de multiples lectures. » À travers ce titre, Janis relie son histoire personnelle à un contexte plus vaste : « la montée du racisme ». Mais plutôt que de se figer dans le constat. Janis préfère en faire de l’art :

 

« Transformer mes opinions politiques en art, ça fait du bien ! Sans ça, je serais complètement folle. »

 

Pour Janis, la politisation de sa musique n’est pas un problème. Car « Chaque personne est politique en soi. Je viens d’une famille d’origine immigrée où mes parents n’avaient pas les moyens de me donner un accès à la musique. » Dans un contexte qu’elle juge de plus en plus fragile pour les artistes et pour la liberté de création, cette prise de position devient essentielle. « La liberté de penser et de créer est aujourd’hui hyper menacée. »

Et, lorsqu’on lui demande ce qu’elle souhaite laisser derrière elle, elle hésite un peu mais finit par répondre : « L’empathie… car l’empathie soigne tout. » 

Photo by Carlotta Sevestre

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