Kiddy Smile & Rokhaya Diallo, fiertés en mouvement

Elle est journaliste et réalisatrice antiraciste et féministe. Il est artiste et figure incontestée du voguing et de la communauté LGBTQ+ en France. Chacun, à sa manière, use de sa voix pour les causes qui lui sont chères, et leur présence dans l’espace public suscite régulièrement de vives réactions. Pour ce fanzine, Kiddy Smile a invité Rokhaya Diallo pour, ensemble, mettre des mots sur leurs expériences, réserves et angoisses dans ce climat où l’écoute se libère progressivement. Il.Elle abattent un à un les concepts républicains pompeux, reviennent sur une année 2020 inédite en termes de combats menés et revendiquent le droit à l’imperfection.

#MeToo & Black Lives Matter : “C’est l’écoute qui a changé”

Rokhaya Diallo : “Nous avons eu notre propre timing #MeToo en France, notamment avec Adèle Haenel, Vanessa Springora, Sarah Abitbol et récemment Camille Kouchner. Quand on dit que la parole se libère, j’ai envie de dire que la parole a toujours été libérée ; c’est l’écoute qui a changé. On peut se poser la question : “Qui est crédible et à quel moment ?” Tristane Banon, par exemple : on lui a ri au nez et aujourd’hui, on la regarde comme une héroïne parce que c’est la première à avoir signalé Dominique Strauss-Kahn publiquement. Tu te dis : “Les mentalités bougent, mais à quel prix ? Combien de personnes ont été brisées pour qu’on arrive finalement à les considérer ?” Pareil pour Black Lives Matter, il faut que Georges Floyd meure de manière atroce pour que l’on reparle d’Adama Traoré, Mahamadou Fofana, Ali Ziri, Liu Shaoyao en France… Il n’y a pas eu de pudeur par rapport à sa mort et ça entretient l’idée que ces vies-là n’ont pas de valeur. Tu te dis qu’il faut nous voir souffrir pour que cette souffrance soit réelle aux yeux des autres. C’est une charge mentale extrêmement lourde à porter.”

Kiddy Smile : “Je me disais : “C’est génial de parler de tout ça, maintenant, il suffit de faire le travail qui est de s’informer, de déconstruire, de lire pour pouvoir avancer, sinon, on va disparaître aussi vite que les Gilets jaunes”, et c’est ce qui est en train de se passer. Mon expérience m’a fait comprendre que les gens ne donnent d’importance qu’à leur petite personne. C’est-à-dire que si j’essaye de faire comprendre quelque chose à quelqu’un, il faut absolument que je transpose mon explication dans une de ses oppressions pour que, tout à coup, il comprenne. Je ne devrais pas avoir à faire cette transposition. Si tu n’es pas capable d’écouter et de croire en ma douleur, tu dois toi-même faire cette transposition et m’éviter de faire le travail.”

La nécessité de se situer par rapport à la “norme implicite” 

Rokhaya Diallo : “Quand tu es blanc.he, hétérosexuel.le et cisgenre, tu appartiens à une norme implicite, qui a une évidence protégée au sein de la société. Alors que quand on est minoritaire, on n’a pas vraiment le luxe d’ignorer qui on est. Si tu décides de te dire “je ne suis pas noire” ou “je ne suis pas gay”, la vie va te le rappeler de manière brutale et il vaut mieux que tu sois préparé pour anticiper les coups. Ce serait donc intéressant de pousser les gens à dire “je suis blanc” ou “je suis hétérosexuel” afin qu’ils identifient leurs privilèges. Dans ton industrie, Kiddy, tu es le premier en France à l’avoir formulé ainsi et c’est super important. Je me souviens d’un débat sur le racisme où l’on m’a interpellée : “Pourquoi vous dites que vous êtes noire ? On ne voit pas que vous êtes noire.” Et ils ne m’ont même pas laissée parler, ce qui est révélateur d’un racisme systémique. Il est donc essentiel que je dise où je me situe dans le débat quand il s’agit de question raciale.”

Kiddy Smile : “En réalité, je comprends très bien cette volonté de ne pas vouloir reconnaître l’existence du racisme systémique en France. Je réfléchissais à la scène voguing et à la façon dont elle s’est construite par rapport au racisme. J’aime bien cette analogie du dernier d’une grande famille de barons de la drogue qui n’est pas au courant de ses activités. Il a eu accès aux meilleures écoles et tous les privilèges qui peuvent en découler. Il découvre alors que sa famille est mafieuse. Il n’est pas responsable, mais en même temps, il ne peut pas nier que tout ce à quoi il a eu accès s’est fait sur le dos d’un tas de morts. C’est comme ça que j’explique le racisme. Bien sûr qu’il y a cette culpabilité que les gens n’ont pas envie de gérer. Donc c’est plus simple pour eux de dire à leur interlocuteur : “Tu mens !”

La lutte antiraciste en France se doit d’“être pro-LGBTQ+ et féministe”

Rokhaya Diallo : “Le fait qu’Assa Traoré s’impose comme une figure incontournable de l’antiracisme français, avec une histoire française, c’est un symbole puissant. Il y a énormément d’agressivité et de haine à son égard, mais elle est là, égale à elle-même et inébranlable. Sa présence nous est essentielle : quand on parle de lutte antiraciste, on évoque toujours Martin Luther King, Malcolm X, Angela Davis ou Nelson Mandela, qui ont résisté au racisme dans d’autres contextes, mais en France, on a réellement besoin d’avoir une figure qui se bat contre un racisme local. C’est indispensable.”

Kiddy Smile : “Je sais qu’il faut mener le combat antiraciste, mais je ne peux pas le faire avec des gens qui sont profondément homophobes. Je participe quand même à cette lutte, parce que je pense qu’on a des identités qui l’emportent sur d’autres, et pour moi, c’est celle d’être noir. Mais si tu déclares être antiraciste, tu dois forcément être pro-LGBTQ+ et féministe. Ce n’est pas possible autrement.”

La méritocratie est rare : “On ne nous prête pas la capacité de réussite”

Kiddy Smile : “Je voulais faire de la danse et j’ai eu un accident. J’ai dû passer mon bac en candidat libre. À l’époque, il était question que je devienne handicapé. Ma mère a fait marcher les assurances et des professeurs venaient à l’hôpital. Nous sommes allés à la Sorbonne Nouvelle. On a expliqué mon cas dans une lettre de motivation et j’ai été accepté. Être à la Sorbonne Nouvelle, devoir faire un double cursus, lire tous ces livres, c’était quand même un sacré avantage. Un professeur d’expression écrite nous a dit : “Toi, toi et toi, ça va être très dur dans la vie, surtout dans le milieu que vous essayez d’intégrer ! A tous ceux que j’ai pointés du doigt, est-ce que vous connaissez des gens ?” J’ai trouvé ça hyperviolent, mais en fait, c’était génial d’avoir cet avertissement, d’avoir conscience que la méritocratie est très rare en France.”

Rokhaya Diallo : “Dans les morceaux de rap, il y a toujours un mec qui était vénère contre un conseiller d’orientation… Un rappeur, je ne me souviens plus lequel, parlait même de “conseiller de désorientation”. (Rire.) En ce qui me concerne, j’étais une bonne élève avec une trajectoire scolaire sans failles et les gens à l’époque disaient toujours : “Les filles, elles vont s’en sortir car ce sont des battantes.” Mais ce discours s’est rapidement corsé, notamment en référence aux familles musulmanes qui seraient soi-disant oppressives : on essaie d’aider les filles, car “les pauvres, il faut les sauver et les sortir de ce marasme” ! Alors que les filles sont en général assez encouragées –personnellement, je me suis sentie encouragée dans ma scolarité. Je pense qu’il y a plus de préjugés vis-à-vis des garçons.”

Le droit à l’imperfection : “Je refuse que l’on fasse de moi un modèle.”

Kiddy Smile : “Je refuse que l’on fasse de moi un modèle. Je n’en suis pas un. Vous me posez des questions et j’y réponds, mais je ne suis pas là pour dire aux gens ce qu’ils devraient faire et ce qu’ils ne devraient pas faire. Parce que je fais des erreurs, des choses questionnables, d’autres pas forcément, et cela signifie simplement que je suis un être humain qui expérimente dans la vie.”

Rokhaya Diallo : “Je suis comme toi. Je revendique l’imperfection. J’estime que j’apprends chaque jour et je ne veux pas être un exemple, dans le sens exemplaire. J’estime que je fais ce que je peux pour apporter ma contribution aux causes qui me sont chères et après, je peux commettre des erreurs ou pas, mais je n’ai pas vocation à être une espèce de figure abstraite pondérée qui ne fait jamais d’erreur.”

« ALLÔ KIDDY »

Nouvelle égérie de la collection printemps-été 2021 de Tommy Hilfiger, Kiddy Smile nous parle des moments forts de sa collaboration et de ses ambitions.

Tu es désormais un ambassadeur Tommy Hilfiger ! Est-ce que tu étais déjà fan de la marque avant de l’incarner ?

Plus jeune, j’ai eu mes périodes hip-hop où je portais des vêtements à l’ancienne signés Tommy Hilfiger. Mais c’est surtout la collaboration avec Zendaya (la collection Tommy x Zendaya qui réinvente les codes du power dressing, ndlr) ainsi que les collections capsules et projets créatifs qui m’inspirent le plus. J’ai grandi dans une petite ville : me dire que je collabore aujourd’hui avec Tommy Hilfiger, c’est comme dans mes rêves les plus fous. J’aurais beaucoup ri si on m’avait prédit cela à l’époque !

À quelle pièce de cette collection printemps-été 2021 t’identifies-tu le plus ?

J’ai immédiatement flashé sur le costume rose (celui porté dans ce fanzine, ndlr) ! Je ne suis pas un mannequin qui rentre dans des samples, donc toutes les pièces ont été faites sur mesure pour moi – j’ai beaucoup apprécié ce geste. Cela fait toujours plaisir de voir que les marques avec qui je collabore m’embrassent complètement et respectent ma personne.

Est-ce que cette campagne Tommy Hilfiger t’a permis de véhiculer des messages qui te tiennent à cœur ?

Quand on s’habille, on raconte forcément quelque chose : la mode est un excellent moyen pour faire passer des messages, faire évoluer les mentalités et s’épanouir. Lorsqu’une marque comme Tommy Hilfiger collabore avec moi, cela montre que les valeurs que je défends leur font écho, car je n’ai pas un discours tiède – au contraire, mon discours est assez tranché. Je suis aussi ravi de partager ce moment avec d’autres talents de la campagne printemps-été 2021, comme Indya Moore et Jameela Jamil. Nous partageons les mêmes valeurs, et je m’identifie à leur combat d’artistes activistes pionnières qui libèrent la parole.

En quoi une collaboration comme celle-ci contribue-t-elle à amplifier ta voix en tant qu’artiste et activiste ?

C’est notamment grâce à ce genre de casting divers que des combats sociétaux peuvent être portés dans nos industries créatives. Dans le contexte de ma collaboration avec Tommy Hilfiger, j’ai également donné un cours sur l’intersectionnalité tout en parlant de mon propre parcours artistique (dans le cadre d’une série de cours éducatifs en ligne animés par les talents Tommy Hilfiger de la campagne printemps-été 2021 sur la plateforme éducative FutureLearn, ndlr). Le but de cette initiative est de soutenir les personnes qui s’intéressent à la marque et qui se reconnaissent dans son discours, mais qui n’ont pas forcément les outils pour articuler leur pensée et leur message. L’idée est donc de partager mes expériences avec ces personnes via une base de cours type masterclass et en mettant à leur disposition un vivier d’informations qui vient amplifier le fil conducteur de mes propos. Cette notion de partage nous donne des forces et aide à affronter le monde. La vie n’est pas toujours facile, donc si je peux aider les autres à trouver leur chemin, en leur apportant un petit “mode d’emploi”, j’en suis ravi.

Quels sont les changements et remises en question que tu souhaites voir dans nos industries créatives ?

Aujourd’hui, on arrive à imposer la diversité – mais seulement dans des sphères qui sont visibles par le public. Il faut que l’on puisse aller bien au-delà des postes visibles pour rendre nos industries plus diverses de l’intérieur. Il faut plus de gens issus de minorités sexuelles et raciales aux postes décisionnaires et formateurs au sein des entreprises et institutions publiques et privées : en RH, à la comptabilité et à la tête des écoles, entre autres. On se rend bien compte que les personnes minorisées s’autocensurent à partir du moment où elles ne se sentent pas représentées, car elles estiment qu’elles se trouvent sur un territoire hostile où elles ne peuvent pas s’épanouir. La représentation de l’intérieur comme de l’extérieur est donc cruciale : il n’y a pas de véritable diversité si celle-ci est uniquement acquise et visible de l’extérieur. Le combat doit également se mener de l’intérieur.

Directeur Artistique : Nicolas Dureau
Photographe : Axel Joseph
Styliste : Jean-Paul Paula
Maquilleur : Ruben Mas
Coiffeuse : Miharu Oshima
Manucure : Eri Narita
Vidéaste : Théo Prest
Directeur Artistique : Nicolas Dureau
Photographe : Axel Joseph
Styliste : Jean-Paul Paula
Bijou de tête AREA
Chemise & Pantalon TOMMY HILFIGER
Chaussures LOUIS VUITTON
Veste TOMMY HILFIGER
Boucles d’oreilles AREA
Veste, Hoodie et Pantalon TOMMY HILFIGER
Chaussures BALENCIAGA
T-shirt TOMMY HILFIGER
Top & bracelets AREA
Boucles d’oreilles SCHIAPARELLI
Robe JEAN PAUL GAULTIER
Pantalon Y/PROJECT
Veste, Sac, Bague et Boucle d’oreille SCHIAPARELLI
Bijou de tête AREA
Chemise TOMMY HILFIGER

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