Le sac à main a-t-il encore un genre ?
Créés pour les femmes, les modèles Saddle de
Dior ou Baguette de Fendi se déclinent désormais
au rayon homme. Si la mode nous a habitués à
piocher dans le vestiaire masculin pour habiller
les femmes, le rayon maroquinerie suit le
mouvement inverse. Que raconte donc cette
tendance du marché de la mode et de l’égalité
entre les genres?
“Un jour, j’allais faire du shopping chez Hermès. Le portier m’a ouvert au moment où une femme en sortait avec exactement le même sac Luggage de Céline que moi. Même couleur, même matière ! Elle m’a regardé extrêmement mal, et je lui ai juste répondu : ‘Bon goût !’”, se rappelle, amusé, Paul, chirurgien en fin de trentaine en région Aquitaine. Les connaisseurs reconnaîtront aussitôt cet iconique modèle imaginé sous l’ancienne directrice artistique, Phoebe Philo, tandis que les yeux moins avertis verront juste un sac, sans forcément le trouver si féminin.

Absurde de genrer la maroquinerie

“Même si ça peut sembler absurde de genrer la maroquinerie, j’avais beaucoup d’appréhensions avant d’acheter mes premiers sacs à main”, poursuit le fringant trentenaire. “J’ai commencé il y a six ans par un Gucci, à porter main, mais dont le grand format 48h pouvait le faire passer pour un modèle masculin. Puis, à force de porter des tote bags, j’ai craqué pour des modèles de luxe à porter sur l’épaule. J’ai bien vu que les grandes maisons adressaient de plus en plus de sacs qui ressemblent à leurs modèles féminins mais qu’elles tentaient de rassurer la virilité des hommes en proposant différents portés possibles sur un même modèle : à la main, en bandoulière crossbody, ou même sur le dos. Quand Kim Jones a adapté le Saddle de Dior aux hommes, il n’a pas tant changé le design que proposé un autre porté, par exemple.”

 

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Influenceur mode au milieu de la vingtaine, Nathan Graff a justement pu sauter le pas grâce aux différents portés possibles : “J’ai commencé par un sac 48h, le Keepall de Louis Vuitton, car les grands formats ne sont pas genrés, puis un Peekaboo de Fendi, dont la taille 24h ressemble à un briefcase, très masculin. Mais c’est la possibilité de le porter de plein de manières différentes qui m’a convaincu d’acheter un Puzzle de Loewe, d’abord vendu uniquement pour la femme. Depuis, j’ai craqué pour le Baguette de Fendi et le Saddle de Dior.”

Un sac fonctionnel devenu fashion

Pour la sociologue de la mode Elodie Nowinski, les sacs à main pour hommes sont devenus tendance à travers des enjeux pratiques : “Si ces messieurs avaient pu s’en passer jusque-là, c’est aussi parce que leurs poches le leur permettaient. Mais la mode est aux coupes de vêtement plus ajustées, et comme les smartphones deviennent plus imposants, un sac apparaît comme la meilleure solution. Maintenant que la fonction apparaît, commence la fashionisation de l’objet.” Autrement dit, depuis que les hommes n’ont plus peur de porter des sacs par souci pratique, les marques les abreuvent de variations pas toujours commodes.

 

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“Un petit sac à main, c’est une aberration de fonction. Mais on le porte quand même car c’est un symbole social, un outil de distinction de classe et de performance de goût. Le fait de l’avoir détaché de sa fonction première en fait d’autant plus un objet de démonstration sociale”, complète la sociologue. Hommes et femmes ne portent pas un Chiquito de Jacquemus pour y ranger leurs affaires, parce qu’on ne peut guère y caser plus qu’un stick à lèvres, mais surtout pour montrer leur goût, se distinguer.

Exit les femmes trophées, les hommes se décorent eux-mêmes

Faut-il y lire pour autant un symbole d’égalité entre les genres ? “Au XIXe siècle, les épouses étaient décorées par leur mari : c’était des femmes trophées qui portaient la richesse de leur famille. Or, à mesure que les femmes gagnent en autonomie, les hommes doivent se distinguer par eux-mêmes et se décorent donc pour exprimer à quelle tribu de goût ils appartiennent. L’homme commence à s’approprier aujourd’hui le vestiaire féminin pour la diversité de choix, l’expression d’un goût personnel et d’une distinction sociale” , nous répond la sociologue.

 

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Et le sac s’avère l’outil d’expression parfait pour les hommes, car il permet de raconter qui l’on est, tout en étant facilement amovible. Contrairement à la jupe pour homme souvent annoncée sur les podiums, mais qui n’a jamais vraiment pris dans la rue. Pour les marques, le sac fait depuis longtemps office de poule aux œufs d’or car elles peuvent lancer un même modèle mondialement sans que cela ne pose de problème de morphologies, de saisons, de couleurs. “Ça va à tout le monde, ça se démode lentement, ça peut même gagner en valeur avec le temps”, résume Elodie Nowinski. “Voir de plus en plus d’hommes en porter sur les podiums me conforte dans l’idée que ça va se démocratiser.”, conclut Nathan Graff. Comme les femmes, de plus en plus d’hommes risquent donc d’être pris la main dans le it bag !

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