Renaissance Renaissance, dix ans de mode racontés en un zine

Cynthia Merhej n’a pas étudié la mode, et pourtant la marque Renaissance Renaissance célèbre aujourd’hui ses dix ans. Plus jeune, elle se consacre à des études d’art à la Central Saint Martins, puis à la Royal College of Art, à Londres. En réalité, la mode, elle la côtoie depuis toujours. Au cœur de l’atelier de sa mère, au milieu des patrons et des tissus, elle absorbe les premiers gestes et façonne, sans le savoir, ce qui deviendra son univers.

Photo by Georges Eyres – DECADE ZINE, Renaissance Renaissance

Issue d’une lignée de couturières, son histoire s’écrit bien avant elle. Dans les années 1930, son arrière-grand-mère Laurice Srouji est une créatrice réputée à Jaffa, en Palestine, avant que la Nakba ne l’oblige à tout quitter. C’est ensuite sa mère, Laura, qui lance sa propre marque à Beyrouth en 1984, en pleine guerre du Liban.

Dix ans après ses études et son retour à Paris, Cynthia se lance et parvient à faire dialoguer son héritage avec sa propre vision de la mode, plus sensuelle et pragmatique. En 2016, elle fonde Renaissance Renaissance, une maison pensée entre Paris et Beyrouth. Depuis, la marque a été sélectionnée à deux reprises pour le prestigieux LVMH Prize et ne cesse de séduire.

Ce soir, on se retrouve devant Cahier Central, dans le 10ème arrondissement de Paris. Elle dévoile « DECADE », un zine en édition limitée qui célèbre les dix ans de la marque. Pour la direction artistique, elle a fait appel à Claudia Sinclair, ainsi qu’à trois photographes aux styles très différents : Alessandro Raimondo, George Eyres et Alice Mann.

Rencontre avec Cynthia Merhej

Peux-tu nous en dire plus sur ce zine, comment est-il né et pourquoi ce choix de format ? 

Bien sûr ! Au départ, on voulait simplement créer quelque chose à partir de nos archives. Une œuvre brute, qui ne prendrait pas la forme d’un show et qui rassemblerait toutes les collections de la marque depuis ses débuts. Claudia est une styliste avec qui je collabore depuis des années, mais c’est aussi une excellente directrice artistique. Elle m’a proposé de faire un shooting avec toutes les pièces d’archives. Et c’est presque par hasard, en plein processus créatif, qu’on a réalisé que ça coïncidait avec les dix ans de la marque. C’est à partir de ce moment-là qu’on s’est dit qu’il fallait absolument qu’on en fasse quelque chose. Le format zine m’a tout de suite plu, sa matérialité, le fait que ce soit un objet physique, qu’on puisse le tenir entre ses mains. C’est aussi très visuel et j’ai toujours eu un rapport particulier aux images. Là où j’ai grandi beaucoup de choses me paraissaient éphémères. Un zine c’est fait pour durer, ça me parle.

 

Ce zine réunit trois visions photographiques, peux-tu nous expliquer comment le tout s’articule ?

On a fait le choix de travailler avec trois photographes aux univers très différents. Mais justement, comme le tout était dirigé par une seule et même personne, Claudia, une véritable harmonie s’en dégage. On voulait vraiment convoquer les différentes facettes de la marque et les faire dialoguer. Pour moi, les femmes et la féminité, c’est quelque chose de très complexe et pluriel. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment une même pièce peut vivre différemment selon le corps qui la porte, la personnalité qui l’incarne ou encore le regard photographique qui se pose sur elle.

Pour la mise en page, nous avons volontairement choisi de ne pas cloisonner les shootings. Tout est mélangé, du style très mode en noir et blanc de George Eyres aux gros plans sur les matières et détails d’Alessandro Raimondo, sans oublier le style documentaire d’Alice Mann, qui capture des moments de vie de jeunes filles chez leurs grand-mères. L’idée était vraiment de créer un zine vivant et en mouvement, à l’image de la marque !

 

C’est très intéressant car le nom « Renaissance Renaissance » incarne déjà cette idée de mouvement et de renouveau. 

Oui totalement !

 

Tu viens d’une lignée de couturières, de la Palestine au Liban, comment es-tu parvenue à faire dialoguer ton héritage familial avec ta propre vision de la mode ? 

Ça m’a pris du temps. Dix ans, pour être honnête.

C’est une question complexe. On ne peut pas tout balayer d’un revers de main, et je n’en avais pas envie. Je pense que dans la tradition, il y a tellement de choses fondamentales sur lesquelles on peut s’appuyer pour s’inspirer et créer. Comprendre la façon dont un vêtement est pensé, construit et fabriqué, ça ne disparaît jamais vraiment.

J’ai la chance d’avoir grandi avec cet héritage, d’avoir appris de ma mère et de son savoir-faire extraordinaire. Elle m’a toujours encouragée à ne pas faire ce qu’elle faisait déjà, à explorer et aller là où je voulais. Et en même temps, ça ne l’empêchait pas de regarder certaines de mes créations et de me dire : « mais qu’est-ce que c’est que ça, ça ne ressemble pas à des vêtements ! » (rires). C’était un vrai jeu d’équilibriste.

 

Renaissance Renaissance en trois mots ?

Poétique, élégante, un peu espiègle et sensuelle. Ça fait quatre, mais je ne peux pas choisir (rires).

 

Après tes études et ton retour à Paris, tu as souhaité maintenir la production à Beyrouth. On suppose que ce choix, ainsi que le contexte actuel au Liban et en Palestine, impactent directement ta santé mentale et le quotidien de ton atelier.  Souhaites-tu nous en dire quelques mots ? 

C’est extrêmement dur. Ça l’a toujours été. Personnellement, j’ai été très touchée. Mais c’est aussi très stimulant de garder mon atelier à Beyrouth. Ma mère y est toujours, elle m’aide énormément. Au sein de l’atelier, tout le monde s’accroche, donne le meilleur, avec l’envie que Renaissance Renaissance continue de grandir. Il y a quelque chose de très humain dans la façon de travailler au Liban. On ne s’encombre pas avec l’envoi d’un email là-bas (rires). C’est comme si tout était fait à la main, avec beaucoup de soin. Ça me tient vraiment à cœur de garder la production à Beyrouth. C’est une partie de mon identité, un moyen de soutenir la vie culturelle locale — cruciale dans un tel contexte. J’essaie de repenser la structure de ma marque pour la rendre plus flexible et envisager un rythme plus soutenu.

Photo by Alessandro Raimondo – DECADE ZINE, Renaissance Renaissance

Dans ce contexte, penses-tu que la mode puisse encore se revêtir d’une dimension politique ? 

D’abord, la mode a-t-elle déjà été politique ? Si on part de ce postulat, je ne suis pas sûre qu’on puisse lui « redonner » une dimension politique. J’ai l’impression qu’on entre tout juste dans une ère où la mode est plus politique qu’elle ne l’a jamais été, notamment parce qu’on accorde plus de place à des voix différentes. Depuis quelque temps, on décentre le regard, très occidentalisé jusqu’ici. Des créateurs comme moi, qui viennent du Liban, rejoignent Paris et montrent leurs collections, on en voit de plus en plus. Et ça fait du bien clairement. C’est aussi excitant car de nouvelles perspectives artistiques voient le jour.

Après, évidemment si on parle des grandes maisons, je ne vois pas comment elles pourraient faire de la « mode politique ». Ce ne serait pas cohérent avec leur modèle. On ne peut pas attendre d’une entreprise dont l’objectif premier est de faire du chiffre qu’elle prenne position. Donc clairement, la « mode politique » est portée par des petites marques indépendantes qui disposent d’une plus grande liberté pour le faire.

C’est aussi une question de génération. J’ai l’impression qu’on est plus ouverts sur ce que l’on ressent, ce que l’on pense. Pour moi, ce n’est même pas une question que je me pose. C’est qui je suis, mon histoire. Je n’ai aucune raison de faire semblant que ce n’est pas ma réalité, j’ai grandi au Liban, mes ateliers y sont basés. C’est quelque chose qui fait partie intégrante de mon identité, de mes valeurs. Je n’y renoncerai pas, c’est non-négociable.

 

Quand tu repenses à tes premiers souvenirs d’enfance, quelles sont les pièces qui t’ont marqué ? 

Petite, j’étais déjà très exigeante sur ce que j’aimais et parfois c’était un peu compliqué car ma mère voulait nous habiller à sa façon. Lorsqu’une pièce me plaisait, je m’y accrochais très fort. Je me souviens d’un petit polo sans manches aux rayures bleues et blanches avec Milou dessus, car oui fun fact j’adorais Tintin à l’époque. J’avais aussi des chaussures qui ressemblaient à des espadrilles, roses, avec des lacets style ballerines. En le racontant, je réalise que c’est exactement mon style aujourd’hui : un peu garçonne, mais très girly en même temps, c’est assez marrant. J’étais complètement accro à ces chaussures, mais je ne pouvais pas les porter tous les jours car elles étaient un peu trop chics. J’étais jeune mais déjà très sélective (rires). 

 

Quand tu te prépares le matin, est-ce que tu construis ta tenue autour d’une pièce forte ? 

Alors, je ne « construis » pas vraiment. Disons que j’improvise ! Je choisis un élément, puis je m’occupe du reste au fur et à mesure. Il n’y a pas de règles fixes. Un jour, mon point de départ sera peut-être le haut, un autre, ce sera le pantalon. Je pars d’un élément et je construis aussi la tenue selon mon humeur.

 

Pour emprunter une question au fameux podcast Fashion Neurosis de Bella Freud, quel est ton « fashion ick » ?

Bonne question ! Je réfléchis. C’est assez compliqué de répondre parce que je fréquente actuellement quelqu’un et j’essaie toujours de ne pas être trop judgemental. (rires) Disons plutôt que si quelqu’un a un style, une vraie « patte », c’est un immense oui. Ce n’est pas tant une question de tendances mais vraiment de goût. Si la personne a réfléchi à ce qu’elle porte, qu’elle y a mis de l’intention, je trouve ça très attirant.

 

Beaucoup de créateurs travaillent des pièces complexes mais adoptent un uniforme sobre au quotidien. Est-ce ton cas ?

Absolument pas, je déteste ça. Je suis beaucoup trop ADHD pour ça, je n’y arrive pas.  (rires) Je m’ennuie profondément si je porte la même chose tous les jours, et c’est d’ailleurs pour cette raison que les périodes de rush me dépriment. Je suis une créatrice anti-uniforme. J’adore m’habiller, je trouve ça tellement amusant de styliser les choses. J’ai l’impression que si je ne fais pas travailler cette partie de mon cerveau, je perds l’envie de créer pour les autres.

 

On parle beaucoup du « male gaze » en cinéma et en photographie, mais il est aussi très ancré dans l’univers de la mode. En tant que marque qui prône la puissance et la liberté féminine, est-ce que tu penses t’affranchir de ce regard masculin dans ton processus créatif ? 

Honnêtement, je n’y pense pas. En tant que femme qui aime les femmes, ça ne me traverse même pas l’esprit. Peut-être justement parce que je regarde les femmes différemment, je ne les objectifie pas. Dans mes collections, je les pense comme des personnages à part entière. Je m’intéresse à leur identité, à qui elles sont, comment elles habitent leur corps, se déplacent et occupent l’espace. En tant que femme, je sais ce que ça fait d’être regardée par des hommes, et malheureusement une grande partie de la mode est construite autour du regard masculin. En revanche, il existe des designers qui habillent autrement, qui tentent de déconstruire ces dynamiques et c’est là que ça devient intéressant.

 

Est-ce qu’il y a un artiste ou une célébrité que tu souhaiterais partager avec nous ?

David Siwicki. (rires, se tournant vers lui) C’est vrai, c’est sincère.

 

Ta meilleure anecdote à propos de Renaissance Renaissance ?

Ce même David a fait signer un des t-shirts de la marque à ma mère. C’est iconique.

Si tu souhaites découvrir ce zine, rendez-vous chez Cahier Central ou commande la directement en ligne ! Et pour les plus curieux.ses, certaines créations de Cynthia Merhej sont encore disponibles chez Dover Street Market.

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