Alors que la Croisette accueille du 16 au 27 mai la 76e édition du festival de cinéma le plus connu du monde, je m’interroge sur la portée des transgressions mode et féministes du moment ultra-protocolaire de la montée des marches. Quelle est la symbolique de ce festival très codifié ? Que signifient les prises de position mode de certaines actrices ? Décryptage d’un mythe moderne.
Le tapis rouge cannois : une symbolique historique
Moment phare réitéré chaque soir du Festival, la montée des marches est devenue le symbole du festival et le moment le plus attendu par le grand public. Sublimées, les stars s’incarnent dans un moment cérémonial face aux photographes, sur le fameux tapis rouge.
Elément incontournable des cérémonies officielles, le tapis rouge aurait été utilisé dès l’Antiquité lors de cérémonies religieuses où l’on couvrait le sol de tissus pourpres. Comme l’explique Le Devoir, dans la pièce antique Agamemnon, la reine Clytemnestre souhaite que ses servantes couvrent le sol d’un “passage de pourpre” pour célébrer le retour de son mari après dix ans de guerre. Ce dernier refuse ainsi : “N’attire pas sur moi le mauvais œil avec ces étoffes sur mon / Chemin ; ce sont les dieux qu’il faut honorer de la sorte / Fouler ces merveilles, moi un mortel / Je ne puis le faire sans aucune crainte ; je l’affirme / Il faut me traiter comme un homme, pas comme un dieu.”
Pour Pascal Lardellier, l’étape du red carpet à Cannes rappelle les triomphes romains ou les rites politiques de l’Ancien Régime. “Quand ces stars viennent s’incarner dans une montée des marches crépusculaire, ça me fait penser à ce que le ‘bon peuple’ ressentait en voyant le roi s’incarner.”
Apparu en 1821 lors d’une visite officielle du président James Monroe en Caroline du Sud, on retrouve le tapis rouge plus tard dans des lieux luxueux comme les wagons de première classe. C’est en 1961 que les Oscars adoptent le red carpet pour la première fois. Il faudra attendre 1984 pour que celui-ci arrive à Cannes grâce au journaliste Yves Mourousi, chargé d’imaginer un rituel pour le Festival.
Sociologie de la montée des marches
Que signifie ce rituel ? Le sociologue Emmanuel Ethis, qui a dirigé l’ouvrage Aux marches du palais, estimait dans L’Express que “la présence était plus professionnelle et moins cinéphile”. Pour Pascal Lardellier, plus qu’un passage glamour, le grand escalier du Palais des festivals “devient pendant ces montées des marches, dûment organisées et médiatisées, un espace de théâtralisation majeur des rapports sociaux, un lieu saturé de sens, où le symbolique, finalement, est plus ‘réel que le réel’, où le paraître se confond avec l’être, et l’apparence se substitue à l’essence”.
Arrivée d’une voiture luxueuse aux vitres teintées, sortie majestueuse de la star, photocall face aux photographes et à la foule, montée des marches, entrée dans le mystérieux palais, interdit au grand public… Le déroulement cérémoniel de la montée des marches forme une mystification qui présente les stars comme des êtres inaccessibles.
“Ce qui caractérise la star, par-delà l’engouement démesuré qu’elle suscite, le culte et le fétichisme dont elle est l’objet, c’est l’inhérente idéalité qui la nimbe. En effet, elle incarne des archétypes de beauté, de pureté, d’absolu, qui en font une véritable médiatrice entre Dieu et les hommes, tels que les rois le furent jadis”, analyse Pascal Lardellier.
Un mythe entretenu par le protocole vestimentaire offrant des photos sublimes aux stars en question, qu’elles pourront partager sur les réseaux sociaux. “Selon moi, Internet et les réseaux sociaux ont accéléré le prestige de Cannes car c’est un événement très instagrammable. […] Mais, noblesse oblige, en refusant les selfies, le Festival veut préserver son privilège d’être vraiment le lieu des incarnations mythiques où tout est splendide, magnifique, et tout est sous contrôle. Cannes veut préserver la légende.”
Notre époque se caractérise par une désacralisation religieuse au profit de nouvelles liturgies profanes qui apparaissent notamment autour du cinéma.
Looks féministes : quelle symbolique ?
Tout au long de l’histoire du Festival, des actrices se sont permis des transgressions au protocole et à la tradition. Des prises de position féministes… pleines de sens.
De la révélation des corps féminins – régis par une tradition de pudeur – avec Bianca Jagger en robe transparente en 1975, Madonna en lingerie Gaultier en 1995, ou encore Victoria Abril en costume d’homme par-dessus une simple culotte ; à la revendication du protocole vestimentaire pour les femmes avec Kristen Stewart et Julia Roberts enlevant leurs talons sur le tapis rouge ; jusqu’aux revendications ouvertement féministes seins nus en 2022 ou vêtues de noir en 2018 : le red carpet cannois s’est souvent transformé en plateforme de communication et de militantisme.
L’anthropologue l’écrivait déjà en 2001 dans Aux marches du palais : “Si l’originalité est cultivée, l’extravagance n’est pas de mise, et c’est la distinction qui doit laisser l’impression la plus forte et la plus durable, la toilette étant (selon le sociologue Erving Goffman) ‘un théâtre où le soin de la personne se transforme en un spectacle pour autrui, et se socialise par la médiation d’un décor qui lui confère un réel aspect scénique’.”
Quand on recherche sur Google les plus grosses transgressions du tapis rouge de Cannes, on s’aperçoit vite que la plupart des actrices concernées ne sont pas françaises. Le protocole paraîtrait-il désuet aux yeux des stars étrangères ? Car si “Cannes” est un événement international, son protocole est particulièrement strict par rapport à d’autres festivals de cinéma. Le Festival entretient son mythe, couplé à une vision de l’élégance à la française qui, visiblement, exaspère certaines invitées habituées à davantage de libertés. Mais si ces transgressions vestimentaires et protocolaires avaient pour but d’écorner ce fantasme cannois d’un autre temps, elles n’ont fait en vérité que renforcer son statut d’événement iconique, scruté et observé de tous.tes…
(1) Pascal Lardellier est auteur de “S’aimer à l’ère des masques et des écrans”, L’Aube, 2022.
