La mode, outil d’émancipation des femmes
Contrainte, injonction, liberté : quelle est la place de la mode dans les luttes féministes ? Voici cinq points qu’on a retenus du premier talk NYLON x Fondation des Femmes x Galeries Lafayette.

Le 15 juin s’est tenu le premier volet d’une série de talks entre NYLON France, la Fondation des Femmes et les Galeries Lafayette. Au cœur des débats : la mode comme base sociologique pour penser le monde et les femmes dans l’histoire et la société actuelle.

C’est à la Cité audacieuse, à Paris, qu’ont discuté le journaliste Anthony Vincent, le consultant en histoire Julien Magalhães-Maelstrom, l’autrice Mélody Thomas, Thuy-Anne Stricher de l’ONG CARE, et Marine Chaleroux, doctorante en histoire et mode.

La question du genre, des corps et de leurs droits – à travers les sphères, les luttes et les époques – fut centrale. Voici ce qu’on y a appris en quelques points clés.

Le prochain talk NYLON x Fondation des Femmes x Galeries Lafayette aura lieu en septembre. Stay tuned pour plus de détails !

Le rose et le bleu, moins figés qu’on le croit

“Le rose est un rouge dégradé, longtemps vu comme viril, attribué aux hommes, et le bleu est la couleur de la vierge. Ce qui viendra changer la donne est notamment le marketing pour les bébés : le rose est vu comme plus doux pour les filles, et le bleu pour les petits garçons est un dérivé du sérieux des uniformes. Cette division rose/bleu est toute récente dans notre histoire et vient surtout appuyer un marketing de genre débridé.” Julien Maelstrom

“Cela varie au fil des époques et des classes sociales, comme lors des lois somptuaires qui interdisaient le rouge pour toute personne n’étant pas prince ou princesse du sang.” Marine Chaleroux

Le pantalon comme libération – non sans paradoxes

“L’histoire moderne du pantalon nous pointe vers Gabrielle Chanel qui, en s’en emparant dans le vestiaire sportif ou des marins, accompagné de chaussures plates, a affirmé sa libération. Il y a bien sûr aussi eu le smoking chez Yves Saint Laurent dans les années 70, qui a donné de la puissance au corps féminin. On peut aussi penser à la communication visuelle d’Angela Merkel, toujours en blazer et pantalon, qui dévoile en creux que chaque fois qu’une femme, notamment en politique, dévoile soudain trop d’un vestiaire dit féminin, ça fait un esclandre : trop de féminité questionne également le pouvoir.” Anthony Vincent

“À travers l’histoire, il y a eu plusieurs tentatives d’introduire les vêtements masculins, tolérés dans certaines activités – comme la redingote, dite riding coat, dans le vêtement de sport. On se souvient d’un portrait de Marie-Antoinette en culotte à cheval. On voit le pantalon se faufiler et se diversifier dans l’histoire contemporaine, mais il reste très souvent cantonné aux femmes jeunes, minces, alors que toutes n’ont pas la possibilité d’en acheter ou d’en porter un. Il est effectivement moins accessible qu’on peut le penser, et n’est pas ouvert à toutes les corpulences et les horizons.” Marine Chaleroux et Julien Maelstrom.

 

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Le corset comme retournement du stigmate ?

“Aujourd’hui, on voit le corset porté et mis à jour, avec des fonctions et des symboles actualisés. Chez les Kardashian par exemple, il rime avec une expression de genre hyperféminine et en puissance, et prouve qu’on peut conjuguer les deux avec brio. On voit aussi des tops inspiration corset chez Nike et Adidas, ce qui peut sembler antinomique… Et pourtant, c’est intéressant de voir ce basculement du corps entravé au corps performant dans un retournement de sens – qui ouvre sur des questions de sex positivity où la question du féminin est centrale.” Anthony Vincent 

“L’histoire du corset est complexe : il désignait initialement un vêtement que l’on portait sous sa tenue pour maintenir le corps ; les hommes portaient eux des pourpoints. Cela venait dessiner la carrure, les pectoraux, reprendre des codes militaires. Son histoire est moins binaire qu’elle est parfois racontée. ” Julien Maelstrom

Mode et manifestation : comment protester de façon non verbale ?

“Quand Miuccia Prada était jeune, elle était militante communiste. Elle raconte souvent qu’elle était la seule à venir apprêtée à des manifestations, dans une époque qui s’opposait à ce genre de féminité, moquait ces femmes maquillées et les pointait du doigt comme du ‘lipstick feminism’. L’idée était que ces femmes-là seraient incapables de se détacher du gaze masculin, seraient de véritables suppôts du patriarcat – validant au contraire plutôt une démarche de féminisme repoussoir. Aujourd’hui, on découvre une hyperféminisation dans les milieux queers qui s’en emparent pour mieux s’en libérer.” Mélody Thomas

“Le premier mouvement des suffragettes a visiblement imposé sa présence en arborant le blanc, le violet, l’or, et, à partir de ces couleurs, a imposé la façon d’être une femme dans l’espace public. S’emparer de codes existants est clé : le noir était autrefois une couleur de deuil mais fut par la suite repris par les Black Panthers. Là, on remarque l’usage d’un accessoire et d’une couleur qui a une résonance au niveau collectif – comme le port des ‘pussyhats’ en réaction à la phrase de Trump ‘Grab a woman by the pussy’. Ces accessoires triviaux et faciles d’accès nous font entrer dans le collectif, créent un mouvement, le point de départ d’une fédération, une solidarité par le biais de symboles.” Mélody Thomas

Mode et écoféminisme face à la fast fashion

“Quand on parle de la mode comme outil d’émancipation des femmes, il faut impérativement poser la question de qui fabrique ces vêtements. Les usines de confection sont remplies à 85 % de femmes, alors l’achat de nos vêtements en Occident doit rejoindre des considérations féministes et écoféministes. L’ONG CARE est une association humanitaire et féministe qui soutient les combats féministes dans un travail de fond pour l’accès à la santé, l’éducation, la reconnaissance de droits légaux. Notre travail d’émancipation pour les femmes, justement ces femmes qui fabriquent la mode qui nous émancipe, se focalise sur les capacités d’agir, le renforcement de sa confiance en soi, la connaissance de ses propres droits, sur des relations hommes-femmes qui impliquent les hommes ; ceci permet fondamentalement d’améliorer les conditions de vie des femmes et de travailler vers la capacité des Etats à défendre les droits de ces femmes.” Thuy-Anne Stricher

 

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