Glenn Martens rend Margiela à Margiela

Dans un moment de frénésie mode où les maisons s’entrechoquent à coups de rebrandings, Glenn Martens, lui, choisit l’alignement. À travers sa première collection Artisanal 2025 chez Margiela, le créateur belge ne cite pas Martin : il le ressuscite. Retour au point d’origine. Un défilé qui ne s’annonce pas, mais qui se ressent, comme une présence que l’on croyait éteinte.




Le Big Bang mode, c’était cette semaine. Demna conclut son ère Balenciaga avec un show Couture, Jonathan Anderson prend les clés de la Maison Dior. Mais le moment où l’on a retenu notre souffle, c’était ailleurs. Une adresse connue des initiés : le Centquatre, ancien service funéraire devenu repaire d’art vivant. Mais dans cette ville où les lieux s’effacent sous les noms de marque, celui-ci reste hanté. C’est ici que Martin Margiela a présenté son dernier souffle en 2008. Glenn Martens ne choisit pas : il écoute. Et il comprend. Il revient là où tout s’est arrêté, non pas pour réécrire, mais pour reprendre, humblement, doucement, comme pour dire : on reprend à zéro, on fait reset, Galliano out, Martin back in.

La première silhouette surgit, entièrement voilée. Non pas pour choquer, mais pour protéger. Le visage n’a plus d’importance. Le vêtement, lui, devient récit. Les cagoules reviennent, dans le silence du tissu qui couvre sans effacer. Martin avait déjà pris cette décision lors de son défilé Printemps-Été 1996 : faire exister les corps sans les exposer. Glenn suit cette intuition, avec fidélité mais sans pastiche. Il la prolonge, comme une phrase interrompue.

Mais aussi le plastique. Non pas comme provocation, mais comme matière-souvenir. Il fige les corps sans les figer, les révèle tout en les tenant à distance. Ce plastique-là, dans l’univers Margiela, n’est pas une matière pauvre : c’est un choix. Les premiers looks apparaissent comme une lettre d’amour au matériau fétiche de Margiela et à l’idée de transformation brute. Les chaussures, elles, sont des compensées plexi, un clin d’œil immédiat pour les puristes. L’émotion est palpable. Mais Glenn ne fait pas que recycler des symboles. Il s’imprègne. Il analyse. Il déconstruit. C’est un nerd, un vrai. Il fouille dans les archives comme un scientifique obsédé par le détail. Ce qu’il fait, c’est un travail d’élève brillant, de fan érudit. Pas une imitation. Une continuation.

Et cette continuation passe aussi par l’âme belge, l’héritage flamand. Glenn injecte dans la collection une mélancolie visuelle, on pense à Van der Weyden, aux voiles, aux mains croisées, à l’ombre des cathédrales et au raffinement des gestes lents. Des natures mortes hollandaises éclatent en collages sur les murs et les corps. Les patchworks viennent de vestes de motards recomposées, les bijoux sont fabriqués à partir de chutes. Même les broderies d’or et les robes corsetées flirtent avec une forme d’archaïsme luxe. Brut et raffiné à la fois. Martens réussit là où tant d’autres se perdent, comme Martin le faisait : faire du beau avec du vieux, du sens avec du chaos.

La technique est précise, presque chirurgicale. Les patchworks deviennent cuir, les corsets effleurent la peau dans des voiles à peine visibles. Rien ne crie, tout murmure. La brutalité des matières n’est jamais seule : elle dialogue avec la délicatesse. Ce n’est pas une opposition, c’est un équilibre. Et c’est dans cette tension que Glenn Martens insuffle un esprit. Pas celui du passé figé. Celui d’un présent ouvert, attentif.

Ce n’est pas une réinvention. Ce n’est pas un reboot. C’est une prise de relais. Une manière de tendre la main à Martin sans chercher à lui ressembler. Comme s’il s’agissait de protéger quelque chose de fragile, mais de vivant. Une promesse que l’on tient sans bruit.

À l’heure où la mode hurle pour exister, Glenn Martens choisit le murmure. Il ne crée pas une image : il construit une mémoire. Margiela n’a jamais été aussi vivant. Ce n’est pas un hommage. Ce n’est pas un retour. C’est une présence. Et Glenn Martens, dans le silence de ses gestes, nous rappelle que la mode la plus puissante est parfois celle qu’on reconnaît sans la nommer.

Et n’est-ce pas, justement, le cœur même de l’héritage Martin Margiela ?

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