080 Barcelona Fashion : nos coups de cœur sur les podiums

Face à une industrie teintée de logiques marchandes et de corps de mode standardisés, la fashion week catalane continue de faire de la mode un terrain de création et de remise en question des normes établies. 

 

Sur les podiums, les créateurs convoquent archives et souvenirs d’enfance, détournent les normes de genre et explorent les multiples facettes de l’identité. Du glamour des années 2000 aux silhouettes inspirées des années de guerre (défilé L’Amar), les références dialoguent entre elles pour tisser un même fil rouge, celui d’une mode où l’on peut puiser dans le passé, se perdre, imaginer d’autres possibles et affirmer politiquement qui l’on est. 

Louis Gabriel Nouchi : VOLVER – A Study in Desire

Sans doute l’un des défilés les plus touchants et marque invitée de cette édition, VOLVER – A Study in Desire confirme la capacité de Louis Gabriel Nouchi à faire du vêtement un objet de réflexion. En s’inspirant du cinéma de Pedro Almodóvar, le créateur revisite ses propres archives. Certaines pièces issues des collections précédentes apparaissent donc dans de nouvelles combinaisons, animées par des couleurs vives, une sensualité exacerbée et une charge émotionnelle nouvelle. Sur une bande-son aux accents 80’s portée par Duran Duran, les silhouettes semblent tout droit sorties d’un mélodrame espagnol. Les chemisiers transparents et les blazers aux volumes exagérés contrastent avec les visages voilés de dentelle, évoquant la figure d’une veuve contemporaine, dramatique et sensuelle. De la rose rouge glissée derrière l’oreille à la coiffe espagnole traditionnelle, les détails ne sont pas sans rappeler les coiffures les plus iconiques de Penélope Cruz. En faisant évoluer ses propres vêtements, Louis Gabriel Nouchi rappelle combien le contexte peut transformer leur portée. Une mode intellectuelle et politique, qui explore les tensions entre désir, pouvoir et dramaturgie. 



Aleixandri Studio : CIRCA

Bienvenue chez les freaks et les club kids. Avec CIRCA, Aleixandri Studio rend hommage à celles et ceux que la société a longtemps relégués en marge. Dès les premières secondes, le ton est donné et le show s’ouvre sur une musique de cirque. Sous les lumières rouges défilent les premières plumes majestueuses, les corsets lacés, les décolletés vertigineux, quelques touches de léopard, les nuisettes en satin et les bas en dentelle, un vestiaire aussi exubérant que revendicatif. Le jeu des contrastes règne : les silhouettes théâtrales mêlent élégance, imaginaire du cirque et accents sportswear des années 90’s avec des escarpins lacés montants, qui rappellent les chaussures de boxe ou de catch. En revanche, derrière cette esthétique flamboyante se dessine une tout autre histoire, celle de la violence, du deuil et de la résistance des communautés marginalisées. Ici, l’excès n’a pas besoin de justification et la différence n’a pas à être atténuée pour devenir acceptable. Une ode à toutes celles et ceux qui ont décidé de faire de leur singularité une force dans un système excluant et particulièrement violent.

 

DOMINNICO : Supernova

Pour célébrer les dix ans de sa marque, DOMINNICO convoque Madonna, icône pop dont la capacité à se réinventer irrigue toute la collection Supernova. Le créateur convoque le vestiaire des corporate girls des années 2000 avec une extravagance sulfureuse, quelque part entre l’office siren et Britney Spears dans le clip de Womanizer. Costumes à fines rayures, jupes crayon et pantalons capri se mêlent aux corsets lacés, gants satinés, charms, mini-bombers brillants et cuissardes infinies. Les silhouettes défilent dans une palette de rose, de noir, de jaune et de bleu clair, flirtant avec l’imagerie de la pop star cyberpunk. Une mode hyperféminine, provocante, parfois même futuriste, et qui célèbre le plaisir de se réinventer sans jamais se perdre en chemin. Jusqu’au final sur Hollywood (Oakenfold 12” Full Remix) de Madonna, le bureau n’aura jamais semblé aussi proche de l’after-party…

Outsiders Division : Groomed and Horny

Avec Groomed and Horny, Outsiders Division imagine ses personnages fétiches à l’heure de l’adolescence, entre découverte de soi, éveil de la sexualité et désir de transgression. Les silhouettes sont davantage moulantes et les imprimés plus suggestifs, mais l’ADN espiègle de la maison reste intact. Certaines tenues semblent tout droit sorties du film Alice au pays des merveilles (2010) : robe rose volumineuse aux motifs enfantins ou encore silhouette bouffante bleu layette aux nœuds démesurés. D’autres looks convoquent davantage l’univers de Charlie et la Chocolaterie (2005), notamment celui avec une cape gigantesque bordée de fourrure, un clin d’œil au vestiaire du fantasque Willy Wonka. Entre références fantaisistes et messages provocateurs, la collection tente d’esquisser un teenage gaze, en s’appuyant sur des représentations incontournables de la pop culture. Une parenthèse colorée et irrévérencieuse qui, dans un monde où l’actualité laisse peu de place à la légèreté, rappelle que quelques instants d’insouciance ne font jamais de mal.


 

Pat Equilux :  Vidas no vividas

Si vous aviez le choix, qui seriez-vous ? Entre les identités que l’on se façonne pour exister aux yeux des autres (cf. L’arène intérieure d’Ulysse Josselin) et celles que l’on ne peut pas embrasser, il y a toutes ces vies que l’on laisse derrière soi. 

C’est dans cet entre-deux que s’inscrit Vidas no vividas, la collection de Pat Equilux, inspirée du manifeste poétique The Building of Unlived Lives. En explorant les questions de mémoire et de nostalgie, la créatrice donne corps à ces versions de nous-mêmes que l’on projette, que l’on effleure ou que l’on incarne le temps d’une journée, d’une sortie. Une réflexion sur l’identité, mouvante, plurielle, et sur ce qu’il en reste.

Entre baroque et romantisme grunge, les références historiques rencontrent des silhouettes résolument contemporaines. Les vestes napoléoniennes se métamorphosent en robes aux volumes exagérés et au double boutonnage, tandis que les volants en cascade côtoient les coupes asymétriques, les volumes bouffants et les perruques XXL. Difficile de ne pas penser au film Marie-Antoinette de Sofia Coppola, avec cette impression de cour royale réinventée par une jeunesse moderne, entre tailoring subverti et rébellion. Une narration visuelle forte, qui explore les chemins laissés de côté, les vies que l’on ne pourra jamais mener, mais aussi les souvenirs que l’on voudrait oublier. Avec ce show, Pat Equilux transforme la nostalgie en un terrain de jeu pour l’identité, où certains possibles continuent d’exister, du moins, le temps d’un défilé.

 

Nathalie Chandler : Car Wash

Direction les États-Unis des années 1970 et 1980 avec Nathalie Chandler, qui fait du car washing le décor d’une féminité séduisante et provocante. Le défilé s’ouvre sur deux mannequins quittant une voiture de service installée au milieu de la scène. Casques, éponges, balais et panneaux de signalisation : le décor est planté, place au show. Les chemises ouvertes, mini-shorts, bodies léopard et combinaisons ajustées composent un vestiaire rétro, réveillé par le cuir, les matières scintillantes et les yeux charbonneux. Entre références à l’esthétique porn chic et regard féminin, la créatrice détourne les codes d’un imaginaire souvent conçu pour le désir masculin. Difficile de ne pas penser à Edie Britt dans Desperate Housewives et à son célèbre numéro de car washing pour séduire Mike. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’avec Nathalie Chandler séduction ne rime jamais avec soumission.



 

L’AMAR : Desertores

Avec Desertores, L’AMAR remonte à l’Espagne des années 1930 et 1940, dans un pays traversé par la guerre et l’incertitude. Le vestiaire emprunte aux uniformes militaires kaki, aux bonnets d’aviateur et aux valises que l’on emporte dans la précipitation. Imprimés styles monnaie, fragments du Guernica de Picasso, manteaux en patchwork d’articles de presse, téléviseur rétro transformé en sac, le vestiaire regorgent de pièces tout droit sorties d’un film espagnol d’époque. Des looks plus inattendus font basculer le défilé dans un imaginaire rococo avec des cols victoriens et volants en cascade. Un veston sans manches en bois, évoquant la mécanique d’une horloge, pousse encore plus loin cette rencontre entre artisanat et mémoire. Derrière ces silhouettes singulières se dessine une réflexion sur la nécessité de protéger la culture en temps de crise. Le vêtement devient alors un témoin de l’Histoire, mais aussi un hommage à celles et ceux qui ont contribué à préserver les œuvres et la mémoire artistique espagnole.

 

404 Studio

Et si nos rêves en disaient bien plus sur nous qu’on ne le pensait ? La dernière collection signée 404 Studio s’inspire du film d’animation Paprika de Satoshi Kon, dans lequel une détective utilise une machine permettant d’entrer dans les rêves des uns et des autres pour traquer un criminel qui brouille les frontières entre le monde imaginaire et la réalité. C’est autour de cette frontière entre inconscient et vie quotidienne que la créatrice construit cette proposition. La maille et le crochet sont au cœur de la collection, les coupes sont asymétriques et les sequins s’invitent sur des pièces aux couleurs hypersaturées, tandis que les sacs scintillant portés à contre-sens prolongent cette impression de monde à l’envers. Derrière cette expérimentation textile, la créatrice interroge les identités que l’on s’autorise à explorer et celles que l’on apprend à contenir. Une mode qui préfère faire coexister nos contradictions intérieures plutôt que de les résoudre.

 

BOLTAD : Billy I El Hermoso

Chez BOLTAD, les identités ne cessent de se transformer et le passé ne disparaît jamais vraiment. Avec Billy I El Hermoso, la marque imagine une forme de réincarnation où les traces anciennes se mêlent au présent. Les salopettes à carreaux, les tabliers en cuir et les paniers en osier évoquent un vestiaire familier, bousculé par des pulls destroyed et des vêtements détournés de leur fonction première. Les pièces semblent avoir traversé plusieurs vies, accumulant les références et les usages au fil du temps. Une approche qui joue avec l’idée de transmission sans tomber dans la nostalgie, préférant l’assemblage et le décalage. Chez BOLTAD, rien ne disparaît vraiment : les vêtements, comme les identités, se transforment et se recomposent au gré des histoires.


 

Verdict ? 

Une scène catalane qui n’a pas peur de sortir des sentiers battus : entre vies rêvées, souvenirs réinventés, références historiques et manifestes politiques, le vêtement reste le témoin de son époque. Une Fashion Week qui fait du bien, par ses couleurs, ses messages et ses silhouettes aussi audacieuses sur le plan créatif que travaillées techniquement. Autant de propositions singulières que l’on a encore trop peu l’habitude de voir, et qui invitent à regarder le monde autrement, à bousculer les normes et à rappeler que la mode reste un terrain d’expression, de mémoire et de résistance.











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