“Ce pays tout entier est un club de strip-tease”, martèle J-Lo dans Hustlers, long-métrage au casting cinq étoiles sorti en 2019 qui dépeint le quotidien d’un groupe de strip-teaseuses. “Il y a des gens qui jettent de l’argent et il y en a d’autres qui dansent.” Cette phrase, reprise un peu partout sur Internet, est devenue l’une des quotes les plus emblématiques du film. Son succès fait écho à une vision plus générale du travail du sexe dans la pop culture contemporaine, qui, en revalorisant une figure autrefois mal considérée, place aujourd’hui les strip-teaseuses du bon côté, celui des gagnantes et des fortunées. Un triomphe pourtant ambivalent, qui reste à décrypter.
La strip-teaseuse, passeport vers l’âge adulte
Plateformes à paillettes, lèvres carmin, aura sensuelle ; la strip-teaseuse et ses alter ego (sugar babies, cam-girls ou dominatrices) sont synonymes, dans notre imaginaire, de glamour féminin assumé. Version courtisane, comme dans le clip de Lady Marmalade, ou BDSM comme dans la série Netflix Bonding, en passant par des figures comme celle de Dita Von Teese, elles ont envahi les petits et grands écrans de notre société imprégnée de sexualité, tandis qu’en parallèle, la “stripper culture” a nourri esthétiquement la pop et le rap féminin après avoir longtemps été une toile de fond pour la musique masculine.
Comme le découvre Ali (Christina Aguilera), émerveillée lorsque Tess (Cher), patronne de cabaret, la maquille pour la première fois au début de Burlesque, la strip-teaseuse est avant tout un personnage que les femmes peuvent endosser le temps d’une performance. Elle encapsule l’esthétique du monde du spectacle et de la femme fatale. Tel un rite de passage, elle va de pair avec l’âge adulte. Elle symbolise la transition des adolescentes vers quelque chose de plus mature et la permission de porter des talons hauts, du rouge à lèvres et des vêtements moulants, comme l’a compris Britney en 2007, dansant autour d’une barre de pole dance dans le clip de Gimme More. Une transition qu’explore également le personnage de Kat dans Euphoria, lorsque, en devenant dominatrix, elle prend confiance en elle et change drastiquement de style, passant de girl next door à vamp, embrassant tout un sex-appeal qu’elle ne s’autorisait pas auparavant.
Car la représentation de la travailleuse du sexe contemporaine va aussi de pair avec le récit d’une émancipation corporelle et sexuelle. “La sexualité parle de pouvoir”, écrivait en 2002 Brian McNair dans son livre Striptease Culture : Sex, Media, and the Democratisation of Desire. “Sa représentation a tendance à être contrôlée par l’Eglise ou l’Etat, et elle est significative politiquement.” Au départ renvoyée avant tout à son immoralité, la strip-teaseuse renverse le rapport de force en assumant pleinement sa charge érotique. Elle subvertit ainsi l’habituelle objectification ou moralisation des femmes à l’écran et s’élève au rang d’icône féministe.
Une consécration que symbolisent notamment des artistes (parfois ex-strip-teaseuses) comme Cardi B, Megan Thee Stallion ou Amber Rose, qui n’hésitent pas à mettre en scène la stripper culture dans leur travail ou leur quotidien. “Aujourd’hui, les a priori traditionnels du féminisme à propos de la culture du strip-tease sont remis en question”, soulignait l’étudiante Taylor Bell dans sa thèse Hip-Hop’s Influence on Stripper Culture: The Era of Cardi B’s en 2018. “On pourrait aisément argumenter que les paroles de Cardi B sont antiféministes et qu’elle encourage les femmes à devenir des gold diggers […] mais [son] background de strip-teaseuse lui a permis de devenir cette femme sûre d’elle et consciente de sa sexualité.”
La réappropriation féministe de la figure de la strip-teaseuse permet ainsi l’émergence d’un personnage unapologetic de femme forte, sûre d’elle-même, qui se dresse contre le slut-shaming. A l’écran, cela se traduit par des scènes de danse qui irradient la maîtrise de soi : un vrai shoot d’adrénaline pour le spectateur, et surtout pour la spectatrice, invitée à ressentir et à s’approprier la puissance féminine qu’on lui propose.
Girlbossing et gentrification : quand la strip-teaseuse devient entrepreneuse
Le pouvoir narratif des strip-teaseuses ne se réduit cependant pas uniquement à leur sexualité. Les récits qui mettent en scène le travail du sexe abordent également la question du succès matériel et social qui irait de pair avec cette carrière. Certes, être strip-teaseuse, parfois, c’est dur, concèdent ces histoires ; mais c’est aussi un formidable moyen de devenir riche et populaire. Ainsi, des films comme Burlesque, Hustlers ou encore Showgirls ont en commun de dépeindre le milieu du striptease et du cabaret comme la voie rapide menant de la précarité au succès. Ils mettent ainsi en avant des personnages féminins ambitieux qui ont pour but premier de gagner le plus d’argent possible : un message relayé dans la vraie vie par des stars comme Lady Gaga qui clame avoir gagné plus d’argent comme strip-teaseuse que comme serveuse.
Le luxe auquel ces femmes finissent toujours par avoir accès est matérialisé à l’écran par des soirées jet set et des vêtements haute couture. Le prix à payer pour en arriver là ? Serrer les dents, voir grand et surtout ne pas hésiter à écraser ses rivales (quitte à les pousser dans les escaliers, comme Nomi dans Showgirls). Ces choix narratifs, loin d’être anodins, envoient un message clair aux spectatrices : le travail du sexe est une vaste fête qui paye bien.
Une philosophie qui fait écho, dans la vraie vie, à l’engouement pour les plateformes comme OnlyFans, qui ont révolutionné l’univers de la prostitution, le rendant accessible à des millions de jeunes femmes. Simple, profitable, empowering… Le travail du sexe en 2021 est une start-up féministe comme une autre et la femme qui vend son corps une autoentrepreneuse. L’inscription de Bella Thorne, grande prêtresse de la sexualité décomplexée, sur OnlyFans – qui lui a permis de récolter pas moins d’un million de dollars en 24 heures – symbolise le paroxysme de cette capitalisation de la prostitution.
À la recherche d’une représentation réaliste
Une vision aseptisée d’une réalité pourtant bien loin du glamour présenté sur Instagram ou au cinéma, comme le rappellent les travailleuses du sexe (TDS) ordinaires. “Il faut savoir que la plupart des gens qui gagnent beaucoup d’argent avec le travail du sexe sont des personnes qui sont privilégiées ou des personnes qui ont bossé à mort pendant des années”, rappelle Mina Kali, une TDS française de 28 ans qui exerce également sur OnlyFans.
Ce décalage entre la réalité du milieu et les représentations qui en sont faites n’en est que plus violent pour les concernées. “C’est dévalorisant pour nous, TDS, qui nous battons tous les jours pour construire notre empire et passons des heures à travailler”, explique Mina. “Regarder une célébrité gentrifier une plateforme et gagner une somme d’argent obscène sans prendre conscience de la détresse des travailleuses du sexe est une vraie gifle”, martelait quant à elle la TDS Aussie Rachel dans le magazine Rolling Stone.
Une gentrification qui a des conséquences directes sur les conditions de travail de ces travailleuses : face aux nombreuses demandes de remboursement des abonnés de Bella Thorne, déçus que la chanteuse ne propose pas de contenus aussi explicites qu’ils l’espéraient, OnlyFans a modifié ses conditions de rémunération des créateurs et créatrices sur la plateforme, les précarisant davantage. Difficultés financières, misogynie, harcèlement, agressions, slut-shaming et racisme : autant de problèmes que rencontrent quotidiennement les vraies travailleuses du sexe.
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Si Bella Thorne s’est excusée en expliquant avoir voulu déstigmatiser ce milieu, la question reste de savoir quelle vision de cette industrie doit être promue, afin de rendre justice aux femmes qui y travaillent réellement. “Le TDS est un métier et il a tout à fait sa place pour être représenté, analyse Mina Kali. Mais encore faut-il savoir comment. Je n’ai pas le souvenir d’une représentation juste.”
Des contenus plus en prise avec le quotidien de ces travailleuses ont néanmoins émergé sur nos écrans ces dernières années. Ainsi, une partie importante de l’histoire de Hustlers consiste à représenter les difficultés matérielles que rencontrent les stripteaseuses, mais aussi la violence à laquelle elles font face, comme l’expérimente Destiny (Constance Wu), victime d’agression sexuelle. “J’étais excitée de poser sur ces femmes un regard qu’on n’a pas l’habitude d’avoir”, expliquait la réalisatrice du film, Lorene Scafaria. Une volonté que l’on retrouve également dans le film Zola, réalisé par Janicza Bravo, qui suit une strip-teaseuse contrainte de prendre part à une affaire de prostitution contre son gré. Bien que le film aborde le sujet avec humour, il met en lumière des aspects importants de la réalité des TDS, comme la menace ou le chantage. Il a aussi le mérite, comme Hustlers, de remettre au centre du débat la double oppression que subissent dans ce milieu les femmes racisées.
Définitivement moins glamour que ses prédécesseurs, Zola s’appuie sur le thread témoignage d’une véritable stripteaseuse pour dresser un portrait plus ambivalent du monde du TDS. “Si on veut nous rendre service, alors il faut nous écouter parler de notre milieu et montrer tous les côtés du métier, conclut Mina. Le TDS n’est ni à diaboliser, ni à glamouriser.”



