C’est dans cette même lancée que Judith Godrèche et son équipe ont gravi les marches du tapis rouge pour le court-métrage Moi aussi, un moment empreint de sororité qui marque les esprits. Mains croisées et plaquées sur leur bouche, iels reprennent ce geste symbolique pour exprimer leur soutien aux victimes de violences sexistes et sexuelles contraintes au silence.
Mardi 14 mai 2024, Le Monde a également publié une photographie historique regroupant une centaine de personnalités du mouvement #MeToo, tous.tes signataires de la tribune “On persiste, on signe”. Autre fait important : après quatre années de présidence masculine, c’est Greta Gerwig — réalisatrice du film Barbie, également connue pour son engagement féministe — qui préside le jury du Festival de Cannes, une décision qui n’est pas sans susciter la controverse. Sur 77 éditions du festival seulement 12 femmes ont eu l’honneur d’incarner ce rôle. La nomination de Greta Gerwig tend-elle vers une réelle volonté de reconnaissance des femmes dans l’industrie cinématographique, un simple effort de parité ou un choix purement stratégique pour attiser les tensions ?
Face aux enjeux actuels, il semble pertinent de se demander comment s’attaquer “au plus grand méchant du cinéma : le patriarcat” ? Le female gaze peut-il constituer un premier pas vers un cinéma plus juste, davantage inclusif ? Et peut-être même permettre une forme d’émancipation, du moins pour les questions de représentation dans la pop culture ?
Le cinéma et la nécessité des représentations plurielles à l’écran
Comme tu le sais, le cinéma est un art qui induit diverses représentations — de par ses récits et personnages — t’invitant ainsi à questionner ton identité et à construire ton imaginaire. Sans que tu t’en rendes compte, tes consommations cinématographiques (et plus largement médiatiques) influent sur tes désirs, rêves et aspirations et constituent de véritables repères socio-personnels. On a par exemple tous.tes ce personnage préféré à qui on s’identifie intensément ou ce film qui a profondément éveillé notre conscience sur un sujet donné. C’est par exemple le cas de ces films, rares mais forts, qui parlent à la quasi-totalité des femmes en retraçant une histoire et un vécu communs, résultants bien souvent des problématiques sociétales.
Je pense notamment au film How to Have Sex de Molly Manning Walker, qui a d’ailleurs reçu le prix Un Certain Regard lors de l’édition 2023 du Festival de Cannes. Drinking, clubbing and hooking up : le film de Molly Manning Walker reprend les codes des teen movies et retrace la vie d’adolescentes en vacances, prêtes à tout pour faire de nouvelles rencontres…mais à quel prix ? Ce long-métrage aborde des thématiques intimes et touchy comme l’expérience de la première fois avec réalisme. Entre injonction à la sexualité, pression sociale, et comportements banalisés, le personnage principal de Tara se perd dans cette course effrénée et dans ses propres désirs.
La force de ce film réside dans le fait que l’on se retrouve un peu tous.tes dans l’histoire de Tara car c’est en réalité un récit commun pour beaucoup de personnes. Que l’on s’identifie à 100% au personnage ou que l’on se reconnaisse seulement dans quelques scènes ou répliques, le film s’appuie sur des questionnements intimes qui nous ont tous.tes touchés à un moment donné et/ou continue de le faire : Suis-je vraiment prête ? En ai-je vraiment envie ou est-ce seulement le résultat d’une injonction sociale à laquelle je ne peux pas vraiment échapper ?
Et justement, pourquoi se reconnaît-on autant dans certains films ? Une partie de la réponse se trouve dans le point de vue ou le “gaze” adopté, et c’est là que le female gaze entre en scène, on t’explique !
Analyser le regard féminin ouvre de nombreux champs de réflexion et demande de réinvestir les images qui ont bercé notre cinéphilie, d’interroger celles qui émergent et de chercher celles qui ont disparu de nos écrans. Elles sont sous nos yeux
— Iris Brey Le Regard féminin, une révolution à l’écran.
Le test Bechdel-Wallace est très simple et pour cela 3 questions à te poser lorsque tu visionnes un film, quel qu’il soit. Tout d’abord contient-il au moins deux personnages féminins qui sont protagonistes de l’histoire ? Ces deux femmes ont-elles une conversation entre elles de plus de 60 secondes ? Si oui, parlent-elles d’autre chose que d’un homme ? Si tu l’appliques, tu vas malheureusement t’apercevoir qu’encore peu de films passent le test. Un site collaboratif liste les films sortis et les marque d’un symbole vert si les critères cités sont remplis, et rouge s’ils ne le sont pas.
Cette année, par exemple, Love Lies Bleeding avec Kristen Stewart passe avec succès le test alors qu’en 2022, le biopic de Baz Luhrmann sur Elvis n’avait pas obtenu la moyenne… On te propose alors une liste non exhaustive de films pour découvrir le female gaze au cinéma : le fameux How to Have Sex de Molly Manning Walker, Blue Jean de Georgia Oakley, À mon seul désir de Lucie Borleteau, Aftersun de Charlotte Wells, Annie Colère de Blandine Lenoir, But I’m a Cheerleader de Jamie Babbit, ou encore le célèbre Portrait de la jeune fille en jeu de Céline Sciamma, pour n’en citer que quelques uns.
Cette année à Cannes, les films qu’on attendait le plus en termes de female gaze sont Diamant Brut d’Agathe Riedinger, Les Femmes au balcon de Noémie Merlant et Les Reines du drame d’Alexis Langlois avec Bilal Hassani à l’affiche !
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Entre émancipation et regards croisés
Avec le female gaze, on voit qu’il est donc possible de faire du cinéma autrement et de raconter des histoires hors des schémas de dominations ancrés. Il peut donc constituer une forme d’émancipation en ce qu’il permet de fournir de nouvelles représentations plus éloignées du cadre patriarcal ou même hétéronormatif.
“Le regard féminin n’est pas une menace contre ce qui a été majoritaire jusqu’à présent : la multiplication des imaginaires ne peut être qu’une bonne chose”
— entretien entre Iris Brey et la journaliste Catherine Veunac.




