Cinq ans après son dernier projet solo, l’artiste revient avec un album piano-voix. Une œuvre dépouillée, honnête et brute, qui sonne comme une évidence. Rencontre avec une musicienne qui a appris, à force de patience et de fidélité à elle-même, que l’imperfection est la forme la plus pure de la vérité.
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Camille : J’étais trop contente de te voir à La Scala, c’était fou. Est-ce que te retrouver dans ce format piano-voix plus intimiste, après des années avec un son plus électro et des gens qui bougeaient devant toi, c’était un retour à quelque chose de plus apaisé, ou ça te manquait, cette énergie-là ?
Mathilde Fernandez : Avant d’arrêter mon projet solo, j’étais dans un entre-deux : c’était un peu plus électro, il y avait des machines, mais j’avais quand même accepté quelques concerts en piano-voix juste avant de me concentrer sur Ascendant Vierge. Et ça, j’avais bien aimé. Ce que je trouve super maintenant, c’est d’avoir les deux, pouvoir jongler entre ces deux expériences.
L’album sort cinq ans après ton dernier projet solo. Tu as expliqué vouloir aller vers quelque chose de plus organique, de plus proche de ta façon de composer. Comment tu as vécu ce retour après toutes ces années ?
Très naturellement, parce que tout d’un coup les choses ne me semblaient plus laborieuses. Avant, ça pouvait l’être, déjà parce que j’étais plus jeune, moins expérimentée. Et puis sortir un album, ce n’est pas que produire de la musique, c’est déplacer des montagnes. J’ai tout appris sur le tas. Ces cinq années avec Ascendant Vierge ont vraiment accéléré cet apprentissage, on a sorti trois albums, avec des combinaisons différentes, dont une distribution en major. Donc là, je me sentais prête à gérer ça seule, avec les bonnes clés. Et puis ce format piano-voix rendait tout plus simple : j’ai fait deux jours de studio, j’ai enregistré tous les morceaux les uns après les autres comme un live, on a gardé les meilleures prises, sans montage.

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Tu fais du piano depuis tes 4 ans, en autodidacte, sans solfège. Et tu te retrouves à vouloir faire un album piano-voix, presque live. C’est quoi ton rapport à cet instrument ?
L’histoire du piano et de l’école de musique, c’est un tout petit bout de l’histoire. Il y avait un piano dans ma famille, je faisais mes petites inventions depuis toute petite, alors mes parents ont décidé de m’inscrire, au début sans se douter que ça allait coincer. Et ça a coincé immédiatement sur le solfège. Dans mon cerveau, c’est comme essayer de ranger les choses au mauvais endroit, pas du tout possible. Donc j’ai développé un blocage énorme, et j’apprenais à l’oreille : je regardais la prof me montrer, je faisais un effort de concentration extrême pour mémoriser par cœur ce qu’elle faisait, et je jouais sans regarder la partition. Évidemment, cette mascarade n’a pas duré longtemps. Quand le masque est tombé, on s’est dit que ce n’était pas trop la peine de continuer. Il y a même eu des auditions où je me retrouvais à jouer sans pouvoir lire, et les profs me disaient : « Regarde la partition ! » Mais je ne savais pas lire ! J’avais oublié de le préciser. Ça s’est arrêté là, je devais avoir peut-être 8-9 ans. Et ensuite j’ai continué à faire du piano tout seul, à composer, et vers 17 ans j’ai commencé à écrire des chansons.

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Est-ce que cet épisode avec l’école de musique t’a jamais impactée dans ta tête, dans ta confiance ?
Non, parce que je le vivais vraiment comme une passion, comme un hobby après l’école. L’école de musique, ça a un peu refroidi les choses pendant un ou deux ans, mais j’ai repris naturellement. Franchement, ça ne m’a pas dégoûtée.
Il y a deux chansons de l’album qui remontent à plusieurs années. Comment tu as choisi lesquelles garder, et qu’est-ce qui t’a poussée à les sortir dans ce format épuré ?
C’est les morceaux que j’aime jouer. Il y a quelques rares morceaux qui ne m’ont jamais vraiment intéressé à travailler au piano. À l’infinie, c’est un des rares morceaux d’Ascendance Vierge que je peux jouer complètement seule au piano. Et ça me semblait logique de l’inclure

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Et tu as un morceau inédit, Les Portes du passé. Comment est-il né ? Tu as commencé par le piano ?
Quand je compose au piano, c’est toujours la mélodie qui vient en premier, et ensuite je pose du texte dessus. Les Portes du passé, c’est un morceau assez ancien, que je n’avais jamais sorti parce qu’il est un peu scabreux. Je le considère davantage comme une poésie musicale que comme une chanson, on est loin d’un format radio. Au départ il faisait 10 minutes, j’ai quand même coupé. C’est une écriture un peu psychédélique, assez complexe, c’est le truc le moins formaté de l’album. Donc on a fait un clip de presque 10 minutes. Ce sera pour l’art.

Tu parles de « mise à jour artistique » pour cet album. Tu veux dire quoi ?
Les morceaux que je faisais avant, c’était électro, avec des touches un peu dark, une ambition pop assez claire. Et je trouvais que cette ambition pop, aujourd’hui, je l’avais pleinement avec Ascendant Vierge. Donc je ne voyais plus l’intérêt de la dupliquer dans mon projet solo, ça aurait fait doublon.Quand j’ai commencé à accepter des dates solo, je me suis dit : ce sera piano-voix. D’abord, les morceaux, je les connais, c’est peu d’effort logistique. Et ensuite, la dernière tournée que j’avais faite avec tout le setup complet, les machines, le matériel, c’était physiquement épuisant. J’avais l’impression de porter 15 kilos sur le dos. Tout ça combiné, et je me suis dit : je reviens à quelque chose de naturel.
HAUT MIUMIU VINTAGE PAR SABLE VINTAGE JUPE MARNI, CHAUSSURES : PIERRE HARDY, TRENCH COAT : RAINS, SAC : CAREL PARIS, ÉCHARPE : ONLY
Paul a beaucoup poussé à sortir des morceaux en piano-voix. Comment ça se passe, votre collaboration artistique ?
Il a été l’un des premiers à formuler clairement les choses. Il m’a dit : on attend l’album. Et comme tout ce qu’il dit, je le prends au sérieux, c’est grâce à lui que j’ai procédé. J’avais découvert sa musique sur internet, un jour à la gare d’Arras. Ses morceaux m’ont immédiatement flashée. Je l’ai contacté, on s’est retrouvés, et en 24 heures on avait déjà un morceau, qui est d’ailleurs l’un des meilleurs de l’album. Ensuite j’ai envoyé d’autres titres, il a commencé à mettre les mains dans certains points, et quelques jours après on avait décidé de vraiment commencer.
LOOK EMANUEL UNGARO, CHAUSSURES : FERRAGAMO, BIJOUX SWAROVSKI, TRENCH COAT : RAINS, SAC : CAREL PARIS
Ça doit faire du bien de voir un projet aboutir relativement vite, 24 heures pour un morceau, après tout le travail long d’un album…
Oui, et c’est d’autant plus vrai que ce projet-là, c’est aussi un acte de partage. J’ai l’impression de l’avoir fait un peu pour moi aussi, pour me prouver quelque chose. Je veux juste que ce soit honnête, à 100%. Et être quelqu’un d’extrêmement perfectionniste, c’est aussi un exercice que d’accepter les imperfections. Mais je pense que c’est exactement ce que les gens ressentent et aiment. À l’ère de la pop ultra-produite, ultra-optimisée par des intelligences artificielles, proposer quelque chose qui respire, qui prend son temps, qui ne cherche pas à entrer dans le crâne par la force, c’est une résistance en soi.
Pour les concerts de lancement, il y avait deux musiciens de l’album, Tim et Karen, et ton amie Sarah. J’ai senti que c’était très émouvant pour vous toutes. Pourquoi c’était important de t’entourer de ces personnes pour ces dates particulières ?
Parce que ça me semblait logique. Tim et Karen, on s’est rencontrés il y a dix ans, on était tous dans la même école. Donc ça avait du sens, et qui de mieux qu’eux pour performer ? Et puis, j’avais envie d’avoir une voix supplémentaire. Au départ je pensais juste à une choriste, mais très vite je me suis dit : il faut que ce soit Sarah. Elle connaît les chansons depuis le début, elle n’a même pas eu besoin de les apprendre. Et j’avais besoin de gens qui soient totalement à fond.

Est-ce que c’était émouvant pour toi aussi, sur scène ?
Oui, parce que c’est toujours ainsi : il y a la préparation, et puis quand le moment arrive vraiment, c’est là que tu réalises à quel point ça compte.
Et si tu devais inviter quelqu’un pour jouer dans un format piano-voix, tu penses à qui ?
Je suis très fan de Christine And the Queens. J’adore sa voix, son univers, sa puissance. C’est vraiment un artiste très intéressant, un peu fou dans le bon sens, ça me pousse beaucoup.
CLEMENT: LOOK FENDI
« Un peu fou », c’est un mot que tu as eu l’impression d’entendre souvent à votre propos, entre Ascendant Vierge et ton projet solo ?
Oui. Et pour moi, ce n’est pas forcément un compliment au sens classique, c’est plus un état d’esprit. Même dans la tête, dans la vie. C’est nécessaire d’avoir des artistes comme ça dans la société. Ce ne sont pas forcément les plus médiatiques ni ceux qui ont les parcours les plus simples, mais c’est nécessaire.
CARDIGAN ANGNÈS B.
Il faut justement désacraliser ce mot-là et en retourner le stigmate, être « fou » comme une force.
Complètement. Ce sont des êtres rares, qui font plaisir aux gens.
Ce que tu procures à l’écoute, c’est un vrai bol d’air. Et les photos du shoot, c’est quoi le projet derrière ?
Alors c’est un sacré délire que l’on a eu avec le photographe, c’était incroyable. C’est un hommage au film d’Anne-Marie Léonce, Ma Mère, avec Isabelle Huppert. Je suis une grande fan d’Isabelle Huppert. Et je trouve ça très drôle de faire un hommage à ce film, parce que le personnage qu’elle incarne est quand même assez déviant.
CLEMENT : LOOK PAUL SMITH, MATHILDE : HAUT ET BERMUDA BARBARA BUI, BAGUES ET BOUCLES D’OREILLE AVGVST JEWELRY
Qu’est-ce qui te plaît dans ce personnage, dans ce film ?
Elle est tellement outrée dans le rôle qu’elle en devient drôle, même si objectivement le film n’est pas censé être comique. Son personnage est composé à l’extrême, c’est très bien écrit, elle joue l’insolence à la perfection. Mais elle le fait à merveille. J’ai toujours adoré imiter Isabelle Huppert avec mes amis. Tu prends un peu sa voix, et tu sors les pires répliques de ses films. Dans Ma Mère, par exemple, après une scène assez extrême, elle dit à sa fille : « Je suis salope, je suis chienne, personne n’est comme ça. » C’est un jeu qu’on fait entre potes, tu fais un dîner imaginaire et tu te donnes le droit d’inviter n’importe qui.

Camille : En parlant de ça : ton dîner idéal, tu mets qui ?
Il y a des artistes que j’admire tellement, comme Mylène Farmer, par exemple. C’est tellement une déesse. Je ne pourrais jamais faire de la musique avec elle, ça ne m’intéresse même pas, elle m’a déjà tellement donné. Mais passer une soirée à manger, boire du vin, fumer des clopes en se racontant la vie, oui. Tu imagines ce qu’elle a à raconter ? Et sinon… Le fils caché d’Arnold Schwarzenegger. Celui qui vient de gagner une compétition de bodybuilding. Il s’appelle Joseph Baena. Il a l’air trop cool, méga sympa, c’est une pure fascination.
MATHILDE : LOOK GUCCI, LUNETTES MIUMIU, BIJOUX SWAROVSKI, SAC GUCCI
CLEMENT : POLO & PANTALON OCTOBRE, CHAUSSURES BERLUTTI
Camille : C’est un grand jeu, ça, le dîner imaginaire.
Oui, c’est un super jeu, même avec des gens que tu ne connais pas. Tu fais un repas et tu t’accordes le droit d’inviter qui tu veux. Ça en dit beaucoup sur les gens. Et il y a une distinction importante : il y a des artistes que tu aimes tellement que tu ne pourrais pas faire de musique avec eux, l’admiration serait trop grande. Mais par contre, tu pourrais faire un dîner incroyable. Et à l’inverse, des gens dont tu n’écoutes pas forcément la musique, mais qui pourraient être fascinants à côté de toi à table.

Talent : Mathilde Fernandez
Interview : Camille Laurens
Photos : Raphaël Lugassy
Stylisme : Dione Occhipinti
Coiffure : Alexis Mercier
Maquillage : Laure Jolibois
Maquette & graphisme : Cassy Jachacz
Assistantes stylisme : Marcela Pontara & Eleonora Vitoria
Modèle : Clément
Vidéo : Michel Cren



