Il y a deux mois, j’ai eu envie de nettoyer une ancienne boîte mail que j’utilisais il y a plus de dix ans, quand j’étais au lycée. J’ai sélectionné tous les messages reçus avec l’intention insouciante d’en supprimer la totalité pour faire de l’ordre dans ma vie. Mais la curiosité m’a piquée : quel genre de mails recevais-je en 2010, l’année de mon bac ?
J’ai scrollé jusqu’à arriver à une boucle qui a attiré mon attention. Elle s’appelait “Explications”. Le premier message, c’était un mail groupé que j’envoyais à toute une bande de filles de ma terminale. Après avoir découvert que j’entretenais une relation homosexuelle avec une autre personne de l’école, elles m’avaient lynchée à coups d’homophobie lors d’une soirée à laquelle je n’étais pas présente. Dans le mail, je demandais justement des explications : pourquoi s’acharner autant sur moi à cause de ma sexualité ? N’étaient-elles pas féministes et babas cool ?
Jusqu’ici, rien ne me choquait. Je me rappelais avoir subi cet effet de groupe terrible, cette homophobie cruelle : un traumatisme commun dans mon entourage post-bac. Ce dont je ne me rappelais absolument pas, c’étaient les insultes grossophobes. Dans le mail, je détaillais une série de phrases qui m’avaient été adressées et j’en demandais le sens. L’une de mes camarades avait dit que j’étais tellement grosse qu’elle avait du mal à comprendre comment j’avais pu réellement avoir une vie sexuelle. Elle se demandait sarcastiquement quel genre de fille aurait pu trouver joli le tas de graisse que j’étais. Là, les vannes se sont ouvertes, la blessure oubliée a saigné très fort et, dix ans après, je me suis prise en pleine figure la réalité de la grossophobie dont j’avais été victime.
Relire ma vingtaine sous le prisme de la grossophobie subie m’a fait comprendre à quel point elle s’était insinuée profondément dans ma sphère affective, jusqu’à me conduire à accepter de vivre des relations avilissantes, parfois même humiliantes. J’ai réalisé à quel point cette discrimination avait amputé ma vie et avait fait germer en moi la croyance de l’illégitimité amoureuse, sociale voire professionnelle. Ses racines s’étaient tellement répandues que je m’étais persuadée inconsciemment que même ma non-binarité n’était pas acceptable : une grosse peut-elle être réellement androgyne ?
J’ai essayé tant bien que mal de reconstruire ma relation à la grossophobie. De la culpabilité d’exister jusqu’à l’acceptation de la dévalorisation systématique, en passant par le douloureux rapport à la fluidité de genre… Ce récit n’en est qu’un parmi tant d’autres. Il pourra peut-être contribuer, à sa petite échelle, à avancer dans le combat anti-grossophobie.
Corps gros, corps coupable
En discutant avec l’activiste Corps Cools cet hiver pendant le confinement, j’ai entamé une longue réflexion sur mon adolescence et mes relations affectives. “Je refuse en bloc toute médicalisation du corps gros”, m’a-t-elle dit. Aujourd’hui je lis sur son Instagram : “Que serait la santé des gros.ses dans une société qui ne les discrimine pas ?”
Quand on subit la grossophobie en tant que femme, on développe l’impression d’être fautive. Là où les camarades hommes, bien qu’ils ne soient pas épargnés de toute souffrance, peuvent être vus comme des “bons vivants”, des “mecs tendres”, des “bonshommes costauds”, nous, les femmes, on est juste des “grosses”. Au mieux, on est rattachées au stéréotype de la matrone, de la grande maman bienveillante et souriante. Quand on est une fille du Sud, comme moi, le mythe de la mamma italienne a très bon dos. Au pire, on est des femmes ayant échoué à être séduisantes. Il faut souffrir pour être belles : nous, on n’aurait pas assez souffert pour se forcer à l’être.
La médicalisation du corps gros n’arrange rien : je ne compte plus le nombre de nutritionnistes et de médecins esthétiques que j’ai vu dans mon enfance. Mes parents n’en sont pas coupables, iels voulaient me voir heureuse et pensaient contribuer à résoudre ce que l’on pensait être un problème. Aujourd’hui, iels ont compris ce que j’ai enduré et en veulent à ces professionnel.le.s de les avoir autant fourvoyé.e.s. Des médecins qui n’hésitaient pas à affirmer : “Il faut maigrir, vous allez avoir des soucis de santé”, “Votre fille est obèse Madame, sa cellulite est à un stade très grave”. Les diagnostics à l’emporte-pièce déteignent sur les comportements des proches.
J’ai connu aussi les regards concernés de mon entourage dès que j’avalais quelque chose. Le contrôle permanent de mon assiette. Le jugement quand j’osais me faire plaisir. Normal : les médecins disaient que ce n’était pas bien. Gras Politique a maintes fois mis l’accent sur les oppressions et injonctions que le corps médical peut exercer sur les patient.e.s gros.ses. Depuis 2016, le collectif dresse d’ailleurs la liste des “médecins safe”, des professionnel.le.s traitant leurs patient.e.s avec humanité.
“La première fois qu’on m’a traitée d’obèse, j’avais 8 ans. La docteure, sans même me regarder, a dit à ma mère assise à côté de moi que j’étais atteinte d’obésité infantile et que c’était une chose très grave”, se souvient Leïla. Leïla, gamine, avait des problèmes d’élocution. Elle n’était pas mince, ses camarades se moquaient d’elle : “Je regarde des photos d’enfance : je ne sais pas si j’étais obèse ou pas, peu m’importe. Ce mot m’a tuée à ce moment-là. Aux yeux de cette femme, je n’étais pas une gamine super chou avec un peu de ventre qui se faisait bizuter et avait besoin d’amour, j’étais juste malade. Elle donnait raison à mes harceleurs.ses par un vocabulaire médical déshumanisant au possible.”
Ce mot, “obèse”, l’empêche encore aujourd’hui d’avoir une vie affective. C’est dur pour elle de laisser quelqu’un toucher ce corps qu’on lui a expliqué être inapte à vivre une intimité car en dehors de la norme de santé. Comme le souligne Christine Laemmel dans une enquête de 2018 pour Slate, l’hygiénisme libéral du corps médical traumatise les patient.e.s au lieu de prendre en charge leurs besoins et leur santé.
Aujourd’hui, des militant.e.s comme Corps Cools, Daria Marx, des photographes de génie comme Haley Morris-Cafiero (qui ridiculise ses harceleurs.ses de rue dans la série The Bully Pulpit), Fanny Beckman et Armony Dailly racontent aussi mon histoire. Iels me font prendre conscience des raisons pour lesquelles je me suis autant dévalorisée affectivement. Et ce n’est pas parce que j’étais complexée ! Mais parce qu’on m’a diagnostiquée en tant que corps dérangeant, un corps à expulser, à maîtriser.
Je regarde des photos d’enfance : je ne sais pas si j’étais obèse ou pas, peu m’importe. Ce mot m’a tuée à ce moment-là.
“Tu prends trop de place”
Dévalorisation, agressions, effets de groupe, tentatives d’annihiler ma parole, psychophobie… J’ai été confrontée plusieurs fois à ce schéma dont la grossophobie systématique endurée de mon adolescence à l’aube de la vingtaine a été l’un des déclencheurs. La culpabilité de tout simplement être, de “prendre trop de place”, peut mener à la croyance que quand on nous aime, finalement, on nous fait une fleur. Il y aurait peut-être un lien à imaginer entre la répétition du schéma de harcèlement dans une vie et la grossophobie subie. Et particulièrement si elle a mené à une culpabilisation systématique qui a été validée par le système médical.
Je pense que lorsque des personnes m’ont dit que “je prenais trop de place” et ont ainsi justifié leur harcèlement – outre le manque de sororité qui parfois empêche les femmes de se réjouir de l’épanouissement de l’autre –, il y avait là une volonté secrète de soumettre et contrôler un corps “étrange”. De me rappeler que je n’avais pas le droit d’être bien avec moi-même. L’étonnement manifesté par ma camarade du lycée quant à ma sexualité le prouve : comment est-ce possible qu’une personne “grosse et moche” puisse avoir une vie sexuelle et l’assumer ? Ne devrait-elle pas être en train de se cacher dans une chambre sombre et de pleurer ? De se tuer au sport pour obtenir une apparence “normale” ? Une personne lesbienne et grosse qui ouvrait sa voix avait donc forcément un ego surdimensionné. Alors qu’est-ce qu’on voulait réellement détruire, mon gros ego ou mon corps gros ?
“Une grosse ne peut pas être androgyne”
L’encadrement par le groupe de mon corps “anormal” s’est étendu jusqu’à mon identité de genre. Il y a quelques années, j’ai essayé de parler de ma non-binarité à un ami trans. Il était mince, on l’appelait “Monsieur” quand il rentrait dans les magasins. Il m’a dit : “Le truc, c’est que t’as pas un corps androgyne. Tu as des formes. C’est difficile qu’on te voie comme non-binaire.” Le verdict était tombé : même dans le milieu queer, je ne serai jamais celle que je voulais être. La faute à la réappropriation par la mode du mythe des androgynes, minces, grands, diaphanes (pour ne pas dire blanc.he.s).
Enfant, j’étais libre. J’étais un être “sans formes” de qui on n’attendait aucune performance sociale de genre. Ma famille me laissait être comme j’étais : un tomboy. À l’adolescence, soudainement, mon corps s’est mis à devenir “féminin”. J’ai commencé à avoir des “formes” et ces “formes” signifiaient clairement que je devais me comporter en meuf. Fini le torse nu devant la fenêtre, les cheveux courts, les baskets Geox fluos avec des straps, les jeux sauvages, les genoux toujours couverts de croûtes causées par des chutes incessantes en rollers ou à vélo, la liberté de mouvement… J’étais devenue une femme et je n’avais qu’à bien me tenir, à me comporter comme toutes les autres “filles de bonne famille” du lycée. Je n’avais donc plus que deux choix : la “pute” ou la sainte. J’ai choisi la première de la classe isolée qui refuse d’avoir une vie sentimentale et sexuelle. J’ai désormais compris que ce qui me faisait souffrir n’était pas mon corps gros. C’était le fait d’être hypersexualisée en tant que femme et de me plier à cette règle en réprimant ma fluidité de genre.
J’ai cherché à interroger une personne qui aurait pu partager cette douloureuse expérience avec moi. Je suis tombée sur Dan, la trentaine, informaticien.ne dans une ville du Grand Ouest. Iel porte une belle coupe au bol, quelques piercings au visage et exhibe des tatouages gothiques/rock sur les bras, symptôme de son amour adolescent pour Evanescence. Dan a mis longtemps à faire son coming out non-binaire. Pourtant, dans son cœur, cette identité est bien présente depuis l’enfance. “Je n’osais pas assumer mon androgynie. J’étais une “butch”, ce genre de lesbienne grosse qui s’habille en mec et qui est perçue comme un bug du système par la société et par le milieu queer”, explique-t-iel.
Dan raconte avec souffrance la découverte de son identité non-binaire. Sa voix tremblote, la conversation touche à quelque chose de profond. “D’un peu honteux même”, me dit-iel, lorsque je demande s’iel veut continuer ou pas. “Il m’est arrivé de dire “Moi, c’est iel, je suis fluide” et qu’on me réponde “Ouais, t’es une butch quoi”. Parce que l’androgynie, c’est mince. Les lesbiennes grosses et masculines ne sont pas androgynes mais camionneuses.”
Dan a raison : les minces masculines ne sont pas des “routières”, des “bouchères” mais des créatures mystérieuses et intrigantes devenues une norme de beauté dans le milieu queer. Je ne suis donc pas la seule à avoir voulu ardemment ressembler à une pub Balenciaga ambulante, convaincue que la minceur aurait été mon laissez-passer pour le monde de la non-binarité. A avoir été persuadée que maigrir était la seule voie vers l’émancipation, la liberté, la possibilité d’être comme je me sentais à l’intérieur.
Quand Elliot Page a fait son coming out trans et lesbien, il soulignait l’importance de dépasser nos différences car “c’est une manière de vivre meilleure et plus simple. Et en fin de compte, ça sauve des vies”. Nos vies, celle de Dan, celle de Leïla, celle d’Elliot, celle d’autres personnes grosses, trans, non-binaires, auraient effectivement été plus simples si nos corps n’avaient pas représenté une menace pour celles et ceux qui nous regardaient. Ceux qui – pour reprendre l’expression de Judith Butler dans Faire et défaire le genre – ont mutilé nos existences pour conforter la leur.
Enfant, j’étais libre. J’étais un être “sans formes” de qui on n’attendait aucune performance sociale de genre.
“Mais tu n’es plus grosse !”
Certain.e.s m’ont dit, sans penser à mal bien sûr, que je ne suis plus grosse. Cela devrait-il me rassurer ? Premièrement, pour le corps médical, je reste une personne en surpoids par rapport à sa taille, son âge et toute la ribambelle de paramètres aléatoires produits par la science. Deuxièmement, les blessures de la grossophobie restent et je dois faire beaucoup de méditation dès que les complexes, mes meilleurs amis imaginaires d’enfance, refont surface. “Si tu tombes enceinte un jour, ça va être foutu” ; “Inutile de cacher tes seins avec un binder, ça fait juste une forme cheloue” ; “Arrête de manger tes émotions ”… et cætera. Troisièmement, peu importe mon poids et ma forme, je serai une femme grosse dans mon cœur toute la vie et ça me plaît plutôt bien. Nous sommes des corps en perpétuelle transition, nous nous transformons sans cesse et si l’amour qu’on reçoit devait dépendre de l’aspect que nous avons à un instant T dans notre vie, on n’en recevrait pas beaucoup. Voire jamais. Nous serons toujours rattrapé.e.s par le jeunisme, la grossophobie, la transphobie ou que sais-je encore.
Rencontrer une personne qui m’aime comme je suis et comme je serai physiquement a été une libération : je sais que cet amour n’est pas conditionné à mes évolutions, à mes métamorphoses constantes. Oui, la société validiste et performative nous apprend qu’il faut s’aimer soi-même avant d’être aimé.e par les autres. Il y a là une vérité, certes, mais dans ce cas, beaucoup de personnes discriminées passeraient leur vie à ne jamais oser s’approcher de l’amour. Si elles ne tuent pas toujours physiquement, les discriminations tuent toujours psychiquement. Elles ralentissent, entravent, empêchent la construction du soi. Jusqu’à, parfois, mener la personne concernée à questionner la légitimité de son existence. La rencontre avec l’autre est transformative, libératrice : et si on changeait nos manières d’aimer les corps au lieu de demander aux corps meurtris de fournir un effort supplémentaire pour conquérir l’amour ?
Quand Elliot Page a partagé sur Instagram, le 1er décembre 2020, la lettre où il faisait son coming out trans, quelque chose a fait tilt en moi. “C’est remarquable ce que ça fait d’enfin m’aimer assez pour poursuivre mon moi authentique”, écrivait-il. Je m’aime assez aujourd’hui pour poursuivre mon moi authentique. J’essaie de passer des moments agréables avec mon corps après tant d’années à être fâchée. J’en prends soin et je lui fais plaisir. Le plus beau compliment qu’on puisse nous faire est peut-être le reproche récurrent : “Tu t’aimes beaucoup quand même…” Eh oui, et tu n’as pas idée d’à quel point j’ai désiré pouvoir me regarder un jour dans un miroir et me dire : “T’es vraiment un beau gosse.”
*Tous les prénoms ont été changés.
Ressources : https://graspolitique.wordpress.com/





