Elles tiennent le micro- portrait d’une scène féminine mondiale encore sous les radars

Il y a des festivals qui ressemblent à des cartes du monde dépliées à l’envers. Le Sakifo est de ceux-là. Chaque mi-juin, sur les hauteurs de Saint-Pierre, cette île volcanique de l’océan Indien devient pendant quelques jours un carrefour improbable, un endroit où l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Australie et les Mascareignes peuvent se retrouver sur le même plateau, sous le même ciel, devant le même public. Depuis plus de vingt ans, le Sakifo tient cette promesse : faire de La Réunion non pas un bout du monde, mais un centre.

Sakifo ambiance Photo by Benoit Jehanne-Sedjem

Cette édition ne faisait pas exception. Sauf qu’à regarder de plus près la programmation, quelque chose frappait davantage que la diversité des genres ou des latitudes. Quelque chose de plus discret, et de plus radical : cette année, une partie significative de la scène était tenue par des femmes. Des femmes venues de Mumbai, de Johannesburg, de Sydney, de Maurice, de Madagascar. Des femmes dont les musiques n’ont souvent pas grand-chose en commun, reggae, hip-hop, alt-R&B, électro acoustique, mais qui partagent une même expérience souterraine : celle d’avoir dû s’imposer dans des espaces qui, pendant longtemps, n’avaient tout simplement pas été pensés pour elles.

Prendre le micro dans un espace masculin

À Mumbai, dans les ciphers hip-hop, ça allait de garçon en garçon en garçon. Les filles étaient là, mais pas vraiment là. Bienvenues en tant que spectatrices, tolérées en tant que choristes. Rarement invitées à poser un couplet. C’est de cette frustration précise qu’est né Wild Wild Women, premier collectif hip-hop entièrement féminin d’Inde, fondé en 2011.

« On a commencé à réaliser qu’on ne nous laissait pas de place, même dans les ciphers, pour dire un couplet », raconte l’une des fondatrices. « Ça allait de mec en mec en mec. Et c’est parti de là. On a organisé notre propre cipher. » Cette première session a tout changé : les filles se sont rencontrées, ont rappé les unes autour des autres, et ont eu cette révélation collective que quelque chose de neuf venait d’apparaître.

Depuis, le collectif s’est imposé comme un des rares espaces où la question de la représentation féminine dans le hip-hop indien se pose à voix haute, avec des raps et non des tribunes. Et le hip-hop indien a mis du temps à exister, en tant que tel : « C’est vraiment à partir de 2017, 2018 qu’il y a eu un vrai boom, que les gens dans tout le pays savaient ce qu’était le rap », précise l’une des membres. Dans cet espace encore en construction, Wild Wild Women a décidé de ne pas attendre d’être invitées.

Photo by @cedric.demaison

Eve La Marka, elle, vient de France, mais son parcours dit la même chose autrement. Rappeuse aux influences multiples, rap, dancehall, R&B, elle a longtemps auto-financé sa musique avant que l’exposition médiatique ne change la donne. « J’ai pu passer d’un mode de vie où je m’auto-finançais ma musique, vraiment très indé, où c’était compliqué, à un mode de vie où je peux prétendre à vivre de ma musique de manière confortable. » Une phrase qui résume à elle seule des années de débrouille, de premières parties et de convictions maintenues coûte que coûte.

À Maurice, Sayaa fait face à une variante du même problème. Le séga, musique créole de résistance par excellence, est historiquement dominé par les hommes. Faire du séga conscient en tant que femme, seule devant un micro, c’est déjà un acte en soi. « La musique en elle-même, je crois qu’on a posé une étiquette dans les temps reculés que la musique, ça doit être fait par les hommes », dit-elle. « Mais heureusement, on a beaucoup de femmes qui se mettent devant la scène et portent un message pour le peuple du monde entier. Et à Maurice, c’est plus dur vu qu’on est plus petits. »

Son album Férite, Conte de Fé, au féminin, ironise et interroge précisément ces récits qu’on raconte aux petites filles : le château, le prince, la vie toute tracée. « Depuis toutes petites, on nous dit qu’en grandissant on aura un château, on aura un char venteux, on aura un grand cours avec des servantes. Mais au final, en grandissant, on voit que c’est là, du pur ironie. Férite, c’est pour faire comprendre ça. Oui, vous nous avez raconté ça, mais on a compris que ce n’était pas ça. Et malgré qu’on s’est basé sur vos histoires, on construit le nôtre avec nos moyens. »

Photo by @miart_photo

La langue comme territoire politique

Wild Wild Women rappe en hindi, en anglais, en tamoul, en kannada, en marathi. Ce multilinguisme n’est pas un gimmick : c’est une déclaration d’appartenance, et un refus de laisser la culture hip-hop à une seule communauté.

« Au début, on faisait toutes des langues nationales, hindi et anglais. Mais ensuite, on a décidé qu’on devrait faire nos propres langues régionales. Et quand on a commencé à faire ça, on a réalisé à quel point les messages portaient plus fort, et les réponses du public devenaient plus profondes, les gens se connectaient davantage », témoigne l’une des rappeuses. « Parce que le hip-hop, en Inde, les gens pensaient que c’était seulement pour les garçons. On est en train de changer ces narratifs, où même une vieille femme peut écouter et comprendre ce qu’on essaie de dire. »

Cette liberté linguistique a parfois un coût. Lors d’un festival à Delhi, sobrement intitulé South Side Story, les organisateurs avaient demandé au collectif de se limiter aux langues du Sud. Résultat : elles ont rappé en tamoul, en kannada, mais aussi en hindi, en marathi, en anglais. Parce qu’elles ne pouvaient pas faire autrement. « On a brisé la règle et on l’a fait quand même. Parce qu’on ne peut pas s’en empêcher. Vous nous avez bookées. Alors bien sûr, on va montrer nos langues. C’est tout le sens de Wild Wild Women. »

Des corps sous surveillance

Qu’elles portent un jean ou un sari, qu’elles soient couvertes ou non, les femmes de scène font l’objet d’une attention qui n’a rien à voir avec leur musique. Wild Wild Women en ont fait l’expérience au quotidien, y compris dans leurs tenues les plus traditionnelles. « On porte un sari, qui est drapé, totalement, mais quelque part la poitrine est visible et le ventre est visible. Et dans ça aussi, les gens disent qu’on porte le sari exprès pour montrer notre décolleté et notre ventre. Donc quoi qu’on porte, les gens vont nous body-shamer. Mais on s’en fout vraiment, parce qu’on est là pour briser toutes les règles. »

Ce corps constamment commenté, c’est aussi un terrain de lutte musicale. Le hip-hop, rappellent-elles, est fait pour parler des vraies choses, des vrais problèmes. « Un homme peut peut-être écrire là-dessus, mais il n’a pas la perspective d’une femme. Et il était important d’apporter notre propre perspective féminine pour pouvoir parler de ces choses, parce que personne d’autre n’en parle vraiment. Enfin, les gens en parlent, mais pour le faire, ou parce que c’est une tendance, pas parce qu’il y a un vrai problème en arrière-plan. »

Des racines comme boussoles

Photo by @olivier_padre

Si Wild Wild Women naviguent entre les langues de l’Inde continentale, Sayaa, elle, travaille à la jonction entre le séga mauricien et le séga réunionnais, deux traditions cousines, nées d’histoires similaires, qui se regardent avec curiosité et respect.

« Je crois que la Réunion, c’est beaucoup plus racine, c’est beaucoup plus ancré dans la culture que nous. Nos instruments sont montés avec les mêmes matériaux, de la peau d’animal et du bois. Je vois bien que notre culture se ressemble un peu, mais on est quand même différents. »

Dans son séga à elle, le ségué, hybride entre séga et reggae créé par l’artiste Kalia, Sayaa intercale des instruments réunionnais comme les roulèrs. Un dialogue entre les îles, porté par une musicienne qui dit simplement vouloir « laisser un petit bout de nos soleils à La Réunion. »

Pour Soa Meva, duo malgache-réunionnais formé entre les deux îles, la question des racines se pose différemment. Farah est la fille de l’un des plus grands luthiers de Madagascar. Gilo vient du monde de la batterie électronique. Ensemble, ils ont développé un univers qui mêle percussions acoustiques, flûte de valiha et textures électroniques, sans jamais se poser la question de savoir si c’est légitime. « On se pose pas la question, c’est hyper naturel. On est dans le studio, on fait notre truc, et après on se dit, bah on va essayer de mettre de la percus à ce moment-là, on va mettre des flûtes, est-ce que ça passe ? On le fait au feeling. »

Le nom du groupe, Soaméva, « beauté » en malgache est lui aussi le fruit d’un chemin. Il y avait d’abord un titre de chanson, une pièce-rock, pleine de rage. C’est elle qui a tout déverrouillé. « Il y a une telle rage dans ce morceau. On s’est dit, c’est notre seul morceau vrock, mais c’est nous, c’est notre chassé-croisé. La rage et le mot beauté. Et les deux univers qu’on peut trouver dissociables, en fait se répondent : dans la beauté il peut y avoir aussi la colère. »

Faire de la musique un métier, vraiment

Il y a une question que l’industrie musicale pose rarement aux femmes : combien ça coûte de tenir ? Eve La Marka a une réponse très concrète. Longtemps, elle a chanté sans être payée, au nom de la visibilité. « On paye en visibilité les choses. Mais il y a pas de paix quand j’arrive à la caisse à Carrefour. Je peux pas payer en visibilité. » Depuis qu’elle peut se permettre de refuser, c’est la première limite qu’elle pose.

Sur le processus créatif, elle démystifie aussi un mythe tenace : celui de l’artiste qui attend l’inspiration, la nuit tombée, dans une chambre pleine de fumée. « L’inspiration, c’est pour les amateurs. C’est en faisant que tu t’inspires. Il y a des jours où ça marche pas. Comme un bureau. Ton son il est pété. C’est pas grave. T’es obligée de faire deux ou trois sons pétés pour apprendre à en faire un bien. » Mère, elle travaille à des heures de bureau, dépose son enfant à la crèche et va au studio. La création comme discipline, pas comme illumination.

Ce rapport au travail, rigoureux, désacralisé, pragmatique, fait écho à ce que Soa Meva dit de la scène : la préparation comme antidote au trac. « Si on est prêts, tout est réflexe. C’est comme : si tu t’es entraîné, ton corps est solide, tu dois prendre une grande vague en surf, tu as les réflexes même si tu stresses. La préparation mentale et physique, ça, ça disparaît pas. » Ce sérieux-là, cette façon de traiter la musique comme un vrai travail et non comme une grâce tombée du ciel, est peut-être l’une des choses les moins romantiques et les plus radicales que ces femmes portent.

En dehors des radars, mais ensemble

De Mumbai à Johannesburg en passant par les Mascareignes, ce qui frappe, c’est moins l’isolement de chacune de ces artistes que les fils invisibles qui les relient. Les Wild Wild Women citent spontanément Queen Omega, la reggae queen de La Réunion, parmi les artistes avec lesquelles elles voudraient faire des featurings. Sayaa, de son côté, mentionne avec admiration cette même Chris Omega qui « cartonne » à La Réunion.

Photo by @corentin_bast

Ces connexions ne sont pas anodines. Elles dessinent une géographie alternative de la musique populaire, où les liens ne passent pas nécessairement par les grandes plateformes de streaming ou les labels internationaux. Les Wild Wild Women revendiquent d’ailleurs de faire passer la scène avant le streaming : « On n’est pas des points de données. On est des gens qui travaillent pour des gens. Ça n’a rien à voir avec le nombre de streams. Je ne pense pas que les streams soient réels, parce que c’est quelque chose qu’on ne contrôle pas. Ici, on contrôle les émotions, on contrôle les cœurs des uns et des autres. »

Cette solidarité a aussi une forme plus institutionnelle. Soa Meva évoque la plateforme Indian Ocean Women Empowerment, co-créée avec d’autres artistes de la région pour mettre en réseau et soutenir les projets de femmes artistes de l’océan Indien. « On vit tellement de la merde, et c’est tellement dur d’être femme artiste, lead, instrumentiste, dans ce monde masculin, qu’on est obligées de se fédérer une sororité. »

Une sororité qui n’est pas un refuge ou une posture militante, mais une nécessité pratique, tissée de relations humaines d’abord. Comme le dit l’une des membres de Soa Meva : « C’est un choix d’être ensemble, mais avant tout, on est amies. Ça reste des relations humaines. Et il y a des moments super durs, heureusement qu’on est toutes là pour pouvoir s’écouter et vider notre sac. »

Ce que porte la voix

Yugen Blakrok a composé pour Black Panther. Milan Ring produit seule, dans un registre alt-R&B qui emprunte à la neo-soul et aux architectures électroniques de SZA. Eve La Marka tient un bout de la scène ultramarine, entre rap et dancehall, avec un style hybride qu’elle a longtemps eu du mal à faire accepter : « Mon style est juste le fruit de plein de styles qui m’ont inspiré. Mais je pense que là j’ai fini par me faire, et que l’ère actuelle permet plus à des projets hybrides comme moi de s’imposer. » Missty, de son côté, tient elle aussi une place dans cet espace encore en train de se dessiner. Toutes ces femmes ont en commun de porter, dans leur musique, quelque chose qui dépasse leur seule trajectoire individuelle.

Sayaa le formule simplement, au détour d’une phrase sur le séga conscient : « Quand je sens que pour les femmes noires qui se font toujours persécuter à Maurice, à cause de leurs cheveux, à cause des couleurs , je crois que je parle pour toutes les femmes de Maurice et toutes les femmes du monde entier. Alors tout le monde se retrouve un petit peu dans une phrase ou une mélodie dans ma musique. » C’est peut-être ça, le fil conducteur de toutes ces artistes : non pas une identité commune, mais une capacité partagée à transformer une expérience personnelle en quelque chose qui résonne plus loin. À faire de la marge un point d’écoute.

Le micro, pour elles, n’est pas un symbole. C’est un outil. Et elles n’ont pas l’intention de le lâcher. Et merci Sakifo pour la magie.

 

 

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