Mi-avril à Barcelona, le soleil tape déjà sur les pierres chaudes du quartier de Sant Pere. On a presque envie d’oublier qu’on est là pour parler d’hiver. À la 080 Barcelona Fashion Week, pourtant, les podiums imaginent déjà la saison froide de 2026. Une drôle de sensation : assister à des manteaux, des fourrures et des pulls épais alors qu’on hésite encore à enlever sa veste dans la rue. “Ne te découvre pas d’un fil”, dit le proverbe. Les designers, eux, semblent l’avoir pris au pied de la lettre.
La semaine s’achève, et dans les carnets s’accumulent les silhouettes, les couleurs, les rencontres improvisées entre deux défilés. Une édition solaire, dans tous les sens du terme : des designers passionnés, des collections pleines d’idées et ce sentiment que la mode espagnole ( et catalane en particulier ) n’a jamais été aussi curieuse d’elle-même.
Malgré un calendrier serré, quelques marques se sont imposées comme de véritables coups de cœur. Celles qui donnent envie de retenir un nom, de le garder en tête, comme une petite promesse pour les saisons à venir… et on vous les partage aujourd’hui.
Adolfo Domínguez
Chez Adolfo Domínguez, l’hiver se pense comme un retour à la terre. Les couleurs sont naturelles: des bruns, des ocres, des verts profonds, mais viennent se troubler de touches inattendues : un vert menthe presque pastel, une douceur poudrée qui apporte de la fantaisie à ces teintes organiques. Les silhouettes jouent avec les matières et les savoir-faire de la maison. Un trench oversize couleur vin rouge qui flotte presque autour du corps. Un ensemble jupe en daim accompagné d’un pull en laine jaune moutarde, avec le sac parfaitement assorti.
Et puis ces sacs pour homme — obsession immédiate.
Plissé, crochet, dégradés, holographiques : la collection semble être un terrain de jeu où toutes les techniques dialoguent. Un rappel que le luxe peut aussi, et surtout, être une question de texture et de patience.
Txell Miras
Chez Txell Miras, tout commence par une idée d’épure. Une esthétique qui oscille entre nature et céramique. Les sacs prennent la forme de poteries, comme s’ils sortaient directement d’un atelier d’artisan. Les couleurs suivent la même logique : ciment, terre cuite, blanc cassé. Une palette presque minérale.
Les vêtements sont légers, souvent transparents, mais jamais fragiles. Sur certains tissus apparaissent des croquis, des esquisses presque naïves, parfois provocantes, représentant des scènes de sexe. Une poésie textile qui joue avec la provocation.
La collection rappelle que la simplicité peut être profondément sensuelle. Les volumes se déforment, les couches s’accumulent : du large, du superposé, parfois resserré par des collants. Les chaussures intriguent : le pied semble inversé, le talon presque au sol. Le haut du corps reste couvert, parfois d’une fausse fourrure, tandis que tout se joue dans la silhouette et sa distorsion.
Victor von Schwarz
Victor von Schwarz propose une explosion rose et rouge, comme une Barbie qui aurait grandi et décidé de sortir dans la vraie vie. Les silhouettes sont fun, colorées, presque théâtrales. Des chemises, des robes, des tops scintillants. Les paillettes se mêlent aux couleurs pop.
Le féminin devient masculin, le masculin devient féminin.
Et le défilé se termine par une robe de mariée spectaculaire, presque vengeresse. Une robe qui semble crier un message très clair : Bitch, I’m back. Un rappel à Madonna et à son énergie éternelle, celle de quelqu’un qui revient toujours, encore plus spectaculaire comme aujourd’hui avec son nouvel album Confessions II.
Dominnico
Dominnico était sans doute l’une des stars de cette édition. Pour célébrer ses dix ans de création, le designer a choisi de transformer son défilé en véritable moment de célébration. La collection, intitulée “Soft Armor”, transforme la dualité en manifeste. Du rose pastel associé au cuir. De la douceur qui rencontre la structure. Une idée constante de vulnérabilité face au besoin de protection.
Les manteaux double-face enveloppent le corps comme une carapace élégante. La veste perfecto devient presque une armure émotionnelle, tandis que le denim est réinterprété avec la même idée : celle d’un vêtement capable de protéger autant qu’il révèle. Et bien sûr, l’énergie Dominnico reste intacte. Les couleurs sont toujours aussi éclatantes, les silhouettes assumées, le glamour présent dans chaque passage.
Dix ans plus tard, la marque semble avoir trouvé sa formule : une mode spectaculaire, mais jamais dénuée de sensibilité.
Doblas
Chez Doblas, la mode ressemble presque à un jeu vidéo. Les silhouettes deviennent géométriques, transformées, comme si le corps passait à travers un filtre rétro-futuriste. Les imprimés prennent autant d’importance que la construction des vêtements.
On pense à une rencontre improbable entre Miu Miu et Jean Paul Gaultier dans une station spatiale. Les ceintures sont portées très basses, ou extrêmement hautes. Les trenchs possèdent parfois les deux. L’idée n’est plus seulement de marquer les épaules, la taille ou les hanches, mais de redessiner complètement le corps. Comme si la silhouette devenait une surface à réinventer…
Reparto
Reparto écrit une véritable lettre d’amour aux années 2010, mais avec une couche supplémentaire de romantisme et d’ironie. La collection “Backlot” explore des silhouettes où se rencontrent le crépuscule victorien, l’Art déco et la culture underground de la fin du XXe siècle. Le noir domine, ponctué de léopard et de rose fuchsia. Les matières se succèdent : rubans, pins, plumes, textures brillantes.
L’upcycling, le moulage et la répétition d’objets construisent un univers visuel très personnel, oscillant constamment entre romantisme et second degré. Aux pieds, les Vans réapparaissent comme un symbole générationnel. Les lunettes sont immenses. Les yeux rappellent l’esthétique gyaru.
Le résultat ressemble à un mélange parfaitement exécuté, quelque part entre Tumblr et la garde-robe de Theodora, tout ce qu’on aime.
Nazzal Studio
Nazzal Studio apporte une dimension politique et profondément artisanale à la semaine. Le cuir, le latex, la soie et le métal se combinent avec des pigments naturels : henné, indigo, minéraux du désert. Les matériaux deviennent un langage.
Les silhouettes évoquent des gestes de nécessité. Sur les tissus apparaissent des tatouages bédouins et des motifs de tatreez, traduisant des codes ancestraux dans une esthétique contemporaine. La collection parle de survie, d’essentiel, et rappelle que la mode peut encore être un espace de message. Pas un slogan, mais une mémoire.
Coconutscankill
Impossible d’oublier Coconutscankill, ne serait-ce que pour son nom. La créatrice a imaginé la marque à 12 ans, lors de ses premières explorations sur internet. Aujourd’hui, son univers a grandi avec elle, la preuve dans le thème de cette saison. Sa collection “Halfway Done” explore la perte d’identité dans un monde saturé d’images et d’informations. La mémoire devient fragmentée, presque glitchée.
Elle y parle de brain rot, cette fatigue mentale provoquée par un flux constant de contenus. Les matières sont éclectiques, les combinaisons inattendues. Les surfaces se construisent par contrastes, par superpositions. Une palette de couleurs en couches accompagne cette narration fragmentée.
Comme si la collection essayait de reconstruire une identité morceau par morceau.
Boulard
Peut-être l’un de nos véritables coups de cœur de cette édition. Avec un univers déjà très affirmé, Ugo Boulard s’est introduit dans cette Fashion Week avec une collection pensée comme une véritable lettre d’amour à l’Espagne.
Tout part justement de cette idée de la lettre. Le défilé, intitulé “With Kind Regards”, se construit comme une introduction en trois chapitres : l’écriture, le papier, la calligraphie et les sceaux de cire deviennent le fil conducteur d’une proposition où tout se joue dans le détail.
Les silhouettes sont surtravaillées, presque obsessionnelles dans leur précision. Les textures se superposent, les couches racontent quelque chose. Chaque vêtement ressemble à un message scellé, soigneusement composé avant d’être envoyé. Il y a dans cette collection quelque chose de très abouti, une capacité rare à faire entrer le spectateur dans un univers complet. Les teintes et les silhouettes sont difficiles à décrire autrement que par des mots presque littéraires : romantiques, poétiques, profondément romanesques.
Une collection qui ne se contente pas d’être regardée: elle se lit, presque comme une correspondance. Et dans le brouhaha d’une Fashion Week, c’est peut-être l’une des choses les plus précieuses.














